Zola
dans les corons du Nord
Grâce à l’histoire officielle, celle de gauche, Zola est devenu une légende. De sa naissance, en 1840, à sa mort, en 1902, l’homme est intégralement admirable. Ne figure-t-il pas, dans l’iconographie socialiste, l’ascension du petit immigré vers les sommets de la gloire ?
N’est-il pas la victime expiatoire de la Réaction, assassiné (??) pour avoir défendu Dreyfus ?
Et, dans l’intervalle, n’est-il pas le grand écrivain qui se met au service du prolétariat ?
Qu’Emile Zola soit un prodigieux romancier est évident. Même s’il est permis de ne pas l’aimer. Ce point étant acquis, force est de constater que le reste de son hagiographie réclame des rectifications.
Francesco Zola, débarqué à Paris sous le règne de Louis-Philippe, n’est guère représentatif de ce que sera l’immigration italienne en France. Ni maçon ni luthier, ni comédien ni ténor, ce Vénitien mûrissant s’était, en son jeune âge, enthousiasmé pour la Révolution française, l’avait ralliée lors de l’annexion par la France de la Sérénissime. La chute de l’Aigle, l’installation des Autrichiens sur la lagune avaient en toute logique transformé Francesco en carbonaro. De fil en aiguille, le conspirateur avait fini par se lasser de l’existence qu’il menait dans sa patrie opprimée et, renonçant à jamais à voir le Risorgimento, il avait franchi les Alpes. Non comme un pauvre hère mais comme un ingénieur riche de recommandations et qui avait su se faire confier d’intéressants contrats. Ce qui lui avait permis d’obtenir la main d’une charmante demoiselle rencontrée à la sortie de la messe...
Et, si Emile avait été odieusement persécuté au lycée d’Aix, ce n’était pas en raison de son patronyme italien mais bien parce qu’il parlait « pointu », à la parisienne...
Sur ce, Francesco Zola avait eu la fâcheuse idée de disparaître prématurément, laissant en héritage une désastreuse situation financière. A dix-huit ans, ayant échoué au baccalauréat, Emile s’était vu dans l’obligation de gagner sa vie. Cette situation pénible ne durerait guère que dix années, mais elle ferait d’Emile, pour le restant de ses jours, un homme âpre à posséder ce qu’il n’avait pas eu adolescent. Le succès vint avec « Thérèse Raquin » qui propulsa l’auteur vers la célébrité et ses à-côtés bancaires.

Une expédition en pays minier de quatre jours

A trente ans, Zola était en passe de devenir très riche. Le chantre du prolétariat, pas plus que la « bonne dame de Nohant », n’éprouva jamais le moindre scrupule à vivre dans l’opulence...
Or, c’était précisément sur la misère du peuple que Zola basait sa production littéraire. Ambitieux, il avait, dès le début, voulu s’égaler à Balzac ; sans toutefois apparaître en plagiaire moderne du modèle. Entamant le cycle des « Rougon-Macquart », il s’était donné comme ligne de conduite : « Ne pas faire comme Balzac. S’attacher moins aux personnages qu’aux groupes sociaux. Il n’y a pas d’ouvriers chez Balzac ». On sait que l’histoire des Rougon-Macquart, à l’arbre généalogique échevelé et aux alliances et cousinages fertiles, repose entièrement sur les théories de l’hérédité. Le sang pourri des Macquart ressort toujours...
Ainsi la jolie Gervaise, héroïne de « L’Assommoir », après l’accident de son mari Lantier était-elle destinée à sombrer dans l’alcool et la prostitution. Ses quatre enfants n’échapperaient pas non plus à leur sort. Sur eux, Zola avait ses vues.
De la petite Anna, il ferait Nana la courtisane ; de Jacques, un peintre déchiré entre la folie et le génie ; quant à l’aîné, Etienne, il l’imaginait en proie à une furie meurtrière qui le pousserait à tuer. Mais il arrive parfois que les personnages romanesques échappent à leur créateur. Ce fut le cas d’Etienne Lantier.
En 1869, une grève avait éclaté à la mine d’Aubin, en Aveyron. Badinguet ne badinait pas : la troupe avait chargé, laissant quatorze manifestants sur le carreau. Napoléon III n’en étant pas à sa première répression, ni à ses premiers cadavres de grévistes enragés de misère, son opposition, par allusion à ses préoccupations humanistes du fort de Ham, avait murmuré que l’Empereur tenait ses promesses et réduisait, en effet, le paupérisme, en réduisant le nombre des pauvres...
Le jeune Zola, fort hostile à l’Empire, avait été très frappé. L’idée lui était restée d’écrire un jour quelque chose à propos de l’univers minier. Il s’y attela juste avant qu’éclate ce qui fut la grande grève d’Anzin, près de Valenciennes, en février 1885.
Dans un souci de documentation, toujours trop succinct, l’écrivain s’était rendu à Denain, avait visité un coron, parlé avec des mineurs et leurs familles.
Il était même descendu dans une vraie fosse. L’expédition en pays minier avait pris quatre jours, ce qui peut faire douter de l’authenticité du récit zolien. L’extraordinaire fut que Zola imposa sa vision de l’univers minier à ses lecteurs. « Germinal » est peut-être le plus beau roman de Zola.

Un document sociologique à propos des moeurs familiales

Mais il ne faut pas perdre de vue qu’il s’agit d’un roman. Etienne Lantier qui, programmé pour être un assassin, va se révéler en fait un meneur d’hommes, déroutant les plans de son créateur, est d’abord un rêveur, un Jean de la Lune qui croit au « grand Soir », avec une honnêteté et une conviction touchantes.
Les épouvantables violences auxquelles s’abandonne la population en colère, si elles sont de l’ordre du vraisemblable et les exemples en abondent, hélas, n’ont aucun fondement d’actualité et vouloir les rattacher, par exemple, à la grève d’Anzin est une erreur. Zola ne cherchait alors qu’un effet romanesque terrible.
Pareillement, vouloir prendre « Germinal » comme un document sociologique à propos des moeurs familiales et amoureuses du Nord à la fin du siècle dernier serait une sottise. Zola avait des fantasmes assez étonnants dans lesquels il roulait indistinctement ses héros, au vif scandale des lecteurs ingénus... Il faut oublier les clichés détonants du « rut dans les corons » et de l’épicier châtré. S’ils étaient propres à donner le frisson aux bourgeois, dont Zola faisait partie, ils sont erronés.

Ce paysage industriel entre en littérature

Qu’est-ce, alors, qui fait de « Germinal » le roman de la mine, la référence ? D’abord, cette peinture du travail du charbon, et sa réalité : les familles entières dans les fosses quelquefois dès l’âge de huit ans ; l’épuisement d’un pareil métier ; la silicose qui tuait avant la vieillesse ; les accidents, le grisou, la mort et ce terrible courage d’y retourner quand même.
Ce que Zola révèle, c’est l’épopée des « Gueules noires » qui fut l’une des plus douloureuses et des plus respectables de notre pays. Pour un salaire de misère. Ensuite, cette géographie, qui va disparaître, si particulière, du Nord : paysages et villages modifiés, recréés par la mine et le charbon. Zola en impose, en popularise le vocabulaire propre : terril, coron, etc. Ce paysage industriel entre avec « Germinal » en littérature. Les critiques lui ont reproché de l’avoir forcé, dramatisé, d’avoir joué des contrastes. C’est exact mais, sans cette exagération romanesque, le lecteur aurait-il été possédé, ému ? Cette laideur grandiose l’aurait-elle fasciné ?
Anne Bernet