Stendhal,
le grenoblois ingrat
Le 22 juillet 1827, le paisible village de Brangues, dans l’Isère, était témoin d’un drame aussi scandaleux que peu banal. Entré dans l’église paroissiale à l’heure de la grand-messe, Antoine Berthet, jeune séminariste bien connu dans la région pour avoir été, durant quelques mois, précepteur des enfants du maire, M. Michoud de La Tour, avait, au moment de l’élévation, tiré sur la mère de ses anciens élèves. Madame la mairesse s’était écroulée, tandis que le meurtrier retournait contre lui son arme ! La victime avait pu être sauvée ; quant à l’assassin, son suicide manqué, il devait finir sur l’échafaud, place Grenette, à Grenoble. La rumeur publique colportait d’étranges bruits. Berthet aurait été l’amant de Mme Michoud. Découvert, cet ambitieux aurait été se placer chez un M. de Cordon ; il en aurait séduit la fille, entrant assez dans les bonnes grâces du père pour espérer épouser l’héritière. C’est alors que Mme Michoud, dans ce qui pouvait bien être une vengeance de femme amoureuse et délaissée, aurait dénoncé les manigances du bel Antoine, provoquant la rupture de ces avantageuses fiançailles. Et la fureur du garçon éconduit...
Dans la France respectable de Charles X, le geste d’Antoine Berthet fit quelque bruit. Tout se mêlait pour rendre odieux le coupable : l’ambition dévorante de ce fils de maréchal-ferrant ; son ascension sociale ; l’état ecclésiastique qu’il avait failli embrasser et, enfin, ce plan sacrilège de tuer une femme, même adultère, au plus solennel moment de l’office divin...
Nul ne se souviendrait de ce fait divers scabreux si un gros quadragénaire inélégant mais follement romanesque ne s’était écrié, en lisant le compte rendu du procès dans la Gazette des Tribunaux : « Berthet, c’est moi ! » ou quelque chose d’approchant.
La critique discutera longtemps des parentés réelles entre Antoine Berthet, Julien Sorel et Henri Beyle.
En se confondant en Julien, leur double mythique, Berthet et Beyle atteindront tous les deux à la gloire. L’écrivain l’aurait attendue quarante-six ans ; encore serait-elle posthume, la presse, choquée tant par le thème que par le style, ayant éreinté le livre... Ce qui accrocha peut-être d’abord l’attention de celui qui, par la grâce de son roman, allait vraiment devenir ce Stendhal que pressentaient ses premières oeuvres, ce fut que l’affaire Berthet était une affaire dauphinoise. Or, si Henri Beyle professait pour Grenoble, ville où il avait vu le jour le 23 janvier 1783, une haine féroce, son souvenir l’imprégnait bien davantage qu’il ne voulait l’avouer.

"Tout ce qui me rappelle Grenoble me fait horreur"

Dans « La Vie de Henri Brulard », livre autobiographique qu’il n’aura pas la patience de pousser plus loin que sa dix-huitième année, Stendhal aura tout dit de cette enfance grenobloise qui fut un cauchemar et une souffrance. Ses concitoyens lui gardèrent quelque rancune de phrases telles que : « Tout ce qui me rappelle Grenoble me fait horreur ; non, horreur est trop noble : mal au coeur » ou : « Grenoble est pour moi comme le souvenir d’une abominable indigestion ». Appréciations certes peu aimables...
Mais, ce que ces déclarations provocantes dissimulent, car Stendhal est un colosse pudique, c’est le secret désespoir d’un enfant de huit ans : le petit Henri Beyle, qui vient de perdre sa mère, la ravissante, la douce Henriette Gagnon. Grenoble, désormais, c’est cette chambre sombre et hostile, où il dormait près de la jeune femme, mais qu’elle n’illumine plus de sa rayonnante présence. C’est ce père, Chérubin le mal nommé, à qui Henri en voudra toujours d’avoir tué sa femme en lui faisant un enfant de trop. C’est l’abbé Rey, consolant le veuf d’un banal : « Mon ami, cela vient de Dieu » qui transperce l’orphelin, mots horribles « d’un homme que je haïssais, à un autre que je n’aimais guère ».
Grenoble, sans la très Grenobloise Henriette Gagnon, n’est qu’une prison. Qui restera supportable tant que vivra le grand-père paternel, le docteur Gagnon. Après, Henri n’aura qu’une ambition : fuir et cette ville et son trop doux fantôme. Et cependant, c’est par Grenoble que Stendhal vient au monde, en puisant dans les annales judiciaires de son palais de Justice ce qui sera le thème de son chef-d’oeuvre, « Le Rouge et le Noir ».
Donc, tout l’a retenu dans cette affaire : de ce bourg de Brangues, d’où venait Berthet, où Pauline Beyle, la soeur de Henri, possédait un château, à ces Michoud de La Tour qu’il connaissait un peu. Et jusqu’au dénouement sanglant de la place Grenette qui se situe presque sous les fenêtres de la maison du docteur Gagnon.
Evidence telle que Stendhal omet de modifier les noms des comparses, s’il voile ceux des protagonistes. Cependant, une fois encore, il refuse l’empreinte grenobloise.
Il en propose une explication plausible : « Pour éviter de toucher à la vie privée, l’auteur a inventé une petite ville, Verrières, et, quand il a eu besoin d’un évêque, d’un jury, d’une cour d’assise, il a placé tout cela à Besançon où il n’est jamais allé. » Du jura au Dauphiné, d’une région de montagne à une autre, Stendhal brouille les pistes, sans les brouiller.
L’histoire, pourtant, n’est pas spécialement glorieuse pour la société où il la situe. Grenoble pourrait se féliciter de n’être pas nommément désignée dans cette peinture sévère des travers et des fautes de la province. Il suffit bien que Stendhal ait avoué avoir appris en sa bonne ville, et avant l’âge de vingt ans, tout ce qu’il fallait savoir de l’humanité et de ses peu glorieux aspects.

Une fois encore il refuse l’empreinte grenobloise

Il est vrai que lui-même ne niera pas n’avoir pas fait mieux. Fabrice del Dongo, comme Julien Sorel, ses doubles de papier, s’ils ont la beauté physique et la prestance dont Henri souffrira toute sa vie d’être privé, sont avant tout des anti-héros. Julien prétend élever l’hypocrisie au rang des vertus et des beaux-arts ; Fabrice ne verra Waterloo qu’en spectateur et ne conquerra Clélia que dans l’obscurité définitive, la belle ayant juré, devant tous les saints du Paradis, de ne plus jamais « revoir » son amoureux...
Anti-héros d’une société faite pour les anti-héros, Stendhal tente de poursuivre ailleurs une carrière plus conforme aux goûts de son âme amoureuse, libertine et aristocratique. L’Italie, découverte en 1800 (même s’il croira avoir été de la grande entrée des Français à Milan en 1796), sera le pays de ses rêves, sa patrie d’élection. Le fils des notables dauphinois, confiné dans le cirque montagneux étouffant de Grenoble et le puisard de la maison de la rue des Vieux-jésuites, croit découvrir la vie au soleil italien.

Anti-héros d’une société faite pour les anti-héros

En fait, le consul de France à Civitavecchia sera malheureux, en butte aux persécutions sournoises d’un collègue et victime d’un climat malsain. L’amoureux romain, dédaigné par ses princesses de la Renaissance, sera désespéré. Restera l’écrivain : de « La Chartreuse de Parme » aux « Chroniques italiennes », l’Italie, malgré ses sautes d’humeur et d’amour, tiendra jusqu’à la fin la première place dans son coeur.
Comment en aurait-il pu aller différemment alors que, dans son unique tentative de retour à Grenoble, dans l’état-major du général de Saint-Vallier, en 1814, Stendhal avait été la risée de la province ? Sur les proclamations appelant à la défense du Dauphiné contre l’envahisseur, il avait signé Henri « de » Beyle. Vanité innocente qui lui valut des brocards et des graffitis. Grattant la particule, des moqueurs soulignèrent : « Faute d’impression ou plaisanterie déplacée dans les graves circonstances où nous nous trouvons ». Henri « de » Beyle ne pardonna pas.
Sur sa tombe, un sien cousin mit cette épitaphe, qui est aussi l’ultime reniement du fils ingrat envers la province ingrate « Arrigho Beyle : Milanese ; Scrisse ; amo ; visse... »
Stendhal était naturalisé pour l’éternité.
Anne Bernet