Le Libre Journal de la France Courtoise - Hors série n° 1 - pp. 42 et 43

Les Provinciales

Les exils bretons
de madame de Sévigné

En principe, le Grand Cardinal avait fait interdire les duels, lassé de voir la fine fleur de la jeune noblesse périr sans profit pour la France et le Roi. Comme toutes les lois, celle-ci était faite pour être tournée et, sitôt disparu Richelieu, les bretteurs avaient ferraillé de plus belle. Le 4 février 1651, place Royale, le chevalier d’Albret et le marquis de Sévigné croisèrent le fer. Tous deux aimaient Mme de Gondran... Sa fortune fut infidèle à Henri de Sévigné, qui s’écroula, mortellement blessé. On le transporta chez lui ; il succomba le surlendemain... On plaignit beaucoup sa jeune femme qu’il laissait veuve si tragiquement, après avoir fait éclater sur la place publique un scandale adultère. La petite marquise pleura ; elle était de bonne maison et savait les convenances du monde. Et puis, elle se consola... Elle avait vingt-cinq ans, était ravissante. Et, ce qui ne gâtait rien, férocement spirituelle. Cette divine précieuse faisait tourner les têtes. Déjà, avant que ce benêt d’Henri disparaisse, les mauvaises langues comptaient les messieurs qui se pâmaient aux pieds mignons de Marie de Sévigné. Son cousin, Roger de Bussy-Rabutin, susurrait que tout lui était bon, du roi à la soutane et que, si Sévigné n’était pas cocu dans les faits, il l’était par la pensée, ce qui était peut-être pire... Marie laissait dire ; elle était intelligente. Les jeux de l’esprit l’amusaient davantage que les jeux de l’alcôve. D’ailleurs, elle était libre. Le XVIle siècle eut ses femmes de lettres et qui revendiquèrent leur vocation.


Issue d’une très noble famille bourguignonne

De Madeleine de Scudéry à Mme de La Fayette, elles ne manquèrent point de talent. Paradoxalement, la plus douée d’entre elles, celle promise au plus bel avenir littéraire, n’eut jamais aucune ambition, aucun désir d’être lue ou publiée. Marie de Rabutin-Chantal n’était pas la première venue. Outre qu’elle était issue d’une très noble famille bourguignonne, elle était aussi la petite-fille de cette Jeanne-Françoise de Chantal qui, touchée par la grâce divine, passa sur le corps de son fils afin de rejoindre le couvent de la Visitation où elle se cloîtra... De sainte Jeanne de Chantal, Marie de Sévigné aura hérité moins la dévotion, quoiqu’elle fût pieuse, que la passion. Cet amour passionné de la vie, elle l’orientera autour de trois axes principaux : sa tendresse violente pour sa fille, mariée au vieux et laid marquis de Grignan dont le moindre défaut n’est pas de vivre en Provence ; son goût de l’existence mondaine, des potins de cours et de Paris ; enfin, un don de portraitiste mordante qui, si jamais les lettres de Mme de Sévigné avaient quitté le cercle de ses intimes, lui eût fait plus d’un ennemi acharné...


Pendaisons massives

De ce triple défaut, ou de cette triple qualité, comme bon vous semble, Marie de Sévigné fera procéder une gigantesque correspondance, publiée, au début du XVIIIe siècle, par Pauline de Simiane, peu respectueuse des pudeurs et des sentiments, de l’intimité, de son aïeule.

Si la marquise de Sévigné se mit à écrire, ce fut qu’elle n’avait plus le loisir de parler à ceux qu’elle aimait, soit qu’ils fussent loin d’elle, retenus aux armées ou dans leurs terres provençales, soit qu’elle-même dépérît d’ennui dans son domaine breton des Rochers.

Le château des Rochers, près de Vitré, ne manque pas de grâce. Pour sa propriétaire, il représenta l’exil absolu. Peut-être était-ce aussi qu’il lui venait de Henri, dont la vie et la mort ne l’avaient guère réconciliée avec les Bretons et la Bretagne. Rien n’est moins tendre que l’image transmise de sa province d’adoption par la marquise de Sévigné. Beaucoup ne lui ont pas encore pardonné sa fameuse lettre au sujet de la révolte des Bonnets rouges ; soulèvement de pauvres contre une loi mal comprise, que Louis XIV, ne pouvant tolérer une menace sur les côtes, fit anéantir par le sang. Pendaisons massives, au point que des chênes centenaires craquèrent sous le poids des suppliciés, déportations de villages entiers vers l’intérieur des terres, avec l’interdiction aux gens de l’intérieur de leur venir en aide... La répression fut atroce. De tant d’horreurs, Mme de Sévigné fit une missive caustique et badine dont on ne sait pas si la provocation tend à dissimuler l’émotion de l’auteur ou bien si, réellement, elle traduit ses véritables sentiments. Faut-il alors se pencher vers la seconde hypothèse ?

Mme de Sévigné vit à une époque où la mort violente fait partie du paysage et son insensibilité devant les exécutions n’est, au fond, pas plus choquante que la nôtre devant les images des journaux télévisés... D’ailleurs, les Bretons sont-ils tout à fait des êtres humains ? Elle les épingle dans chacune de ses lettres... La pauvre noblesse de Vitré est aux premières loges. A quelle sauce accommode-telle deux héritières dont le seul tort est de s’appeler Kerqeoison, dont la marquise fait « Croque-Oison » et Kerborgne ! Que dire de sa voisine, Mlle du Plessis d’Argentré, innocente vieille fille dont les travers et les ridicules font l’objet de rapports circonstanciés et passablement cruels ! Comme la charitable compagnie se divertit à lui faire dire et répéter que, oui, en vérité, elle a vu manger « onze cent pièces de gibier dans une noce en Basse-Bretagne » ! Chiffre invraisemblable et réjouissant ! Charles de Sévigné aura la perfidie, un jour où la victime favorite rend visite à la marquise, de réclamer la lecture publique de la dernière lettre de sa soeur, Mme de Grignan, dans laquelle justement, la provinciale ridicule est tournée en dérision. Gênée, Marie préférera prétendre avoir brûlé le courrier... Sans que cela l’empêchât de médire de plus belle...


Une détestation des Bretons

Ne parlons pas des médecins bretons, qui en sont encore à arracher les ongles incarnés ; un voisin naïf en est resté estropié ! du temps, dont il vaut mieux ne rien dire... ; de la mode ; des danses ; et des gentilshommes qui sentent le vin... Les Vitréens ont payé pour les foucades d’Henri de Sévigné, l’éloignement conjugal de Mme de Grignan et l’incapacité de Marie à se passer de Paris, de Versailles, des cancans de la Cour... Il n’empêche, si amères soient-elles, quelques-unes des plus belles lettres de la châtelaine furibonde sont datées des Rochers...

Anne Bernet
Le Libre Journal Hors série n° 1
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