Le Libre Journal de la France Courtoise - Hors série n° 1 - pp. 40 et 41

Les Provinciales

Le Valois chimérique
de Gérard de Nerval

L’hiver de 1855 fut cruellement froid. Tout le mois de janvier, le thermomètre flirta avec les - 20°. Un homme pourtant arpentait Paris et les faubourgs, seulement vêtu d’un mauvais paletot : il avait engagé son manteau au Mont de Piété.

Aux amis charitables qui feignaient de croire à une nouvelle lubie (car cet homme était poète et, partant, fantaisiste...) et lui offraient en riant des vêtements plus chauds, il répondait qu’il était très bien ainsi. Et puis, il repartait dans la bise d’hiver, rassurant ses relations, affirmant que ses poches étaient pleines des trésors de Golconde et des Mille et Une Nuits. Et, fièrement, il exhibait quelques méchants bijoux de verroterie, jadis achetés dans les bazars du Caire. Gérard Labrunie, en littérature Gérard de Nerval, était fou. Il en était à son troisième séjour en asile d’aliénés... Il était fou, mais il était fier... Pourtant, le soir du 24 janvier, il se sentit plus mal. Pris de peur, il frappa chez les uns, chez les autres, et même chez son père. Il avait faim ; il avait froid ; il avait peur d’être interné à nouveau : il avait besoin de tendresse. Ce soir du 24 janvier il ne trouva personne ; chacun était sorti, qui à ses occupations, qui à ses plaisirs... Alors, Gérard reprit sa marche hallucinée dans le quartier entre les Halles et les quais. C’était une enclave médiévale que le baron Haussmann ferait bientôt raser. jadis, la puissante corporation des Bouchers de Paris, grands faiseurs d’émeutes, regroupée sous le clocher de Saint-Jacques-la-Boucherie, tenait boutiques. Il en restait des masures immondes, des ruelles sordides, des pavés qui semblaient à jamais rougis par le sang des milliers d’animaux qu’on y avait égorgés ; et des noms affreux : rue de l’Ecorcherie, rue de la Tuerie... Au bout de cette dernière s’ouvrait un cul-de-sac que barrait une grille rouillée. C’était la rue de la Vieille-Lanterne. A l’aube du 25 janvier, un chiffonnier et une gargotière y découvrirent Gérard de Nerval, pendu. Comme dans la chanson de Mac-Nab, le suicidé « souffrait encore », mais, trop occupés à lui faire les poches avant l’arrivée de la police, les détrousseurs n’y prêtèrent aucune attention. Quand des secours survinrent enfin, le désespéré avait rendu l’âme.

Le héros de ce macabre fait divers parisien avait pourtant toujours chanté la grâce, la beauté, la nature et le Valois de son enfance. On mit son geste sur le compte de sa maladie mentale. On s’égarait : Gérard de Nerval était mort d’avoir cru aux fées, aux légendes, aux rêves et aux chimères. Il était mort de son enfance.

Le hasard préside parfois aux destinées humaines. Ce fut le cas lorsqu’il conduisit un jeune Gascon dans la capitale et lui fit rencontrer la descendante d’une famille picarde établie au milieu du XVIIIe siècle à Mortefontaine près d’Ermenonville. Le Premier Empire en était à son apogée. Le médecin du sud-ouest épousa la jeune-fille de Mortefontaine. Un fils leur naquit en 1808 qui fut prénommé Gérard. Comme son père avait été nommé chirurgien des armées et expédié en Allemagne, comme sa mère, amoureuse, avait voulu l’y suivre, l’enfant fut mis en nourrice à Loisy, un hameau près duquel vivait sa famille maternelle. Sur ce, Madame Labrunie périt en Allemagne d’une fièvre maligne et son époux, perdu dans la débâcle russe, ne donna plus de nouvelles. Jugeant leur petit-fils doublement orphelin, ses grands-parents entre entreprirent de l’élever. Gérard fut très heureux ; il ne savait pas que ce bonheur serait sa perte...


Une blonde pensionnaire d’un collège senlisien de noble lignage

Toute la prime enfance de Gérard Labrunie coula dans le rêve et l’insouciance. Peu d’études et beaucoup de promenades. Sa sensibilité en fut définitivement marquée.

L’univers dans lequel évoluait sa famille était étrangement intemporel. C’était un parc échevelé, tel que le siècle précédent et anglomane les avait aimés. Gérard s’enivrait de la splendeur des arbres dans les forêts ordonnées où avaient chassé les rois de France ; et dans les parcs immenses des châteaux pour la plupart abandonnés depuis la Révolution. Les landes, les brumes, les étangs et les ruines, dont celle de l’abbaye de Chaalis, l’initiaient à la mélancolie. Il aimait les légendes et les chansons populaires où des princes jaloux emprisonnaient dans des tours des demoiselles amoureuses. Il aimait à Senlis cette fête médiévale, et qu’il croyait aussi vieille que les Druides, qui célébrait le meilleur archer de la région. Il aimait les bals paysans, ses petites camarades de jeux et la maison des siens, chaumière couverte de vigne vierge que dorait le soleil couchant. Il aimait les amazones parfois surprises le long des allées forestières. Il aimait Julie Clary, épouse de joseph Bonaparte, éphémère roi d’Espagne, châtelaine de Mortefontaine qui, un jour, rencontrant au détour d’un massif de fleurs cet enfant orphelin d’un glorieux soldat des Aigles, l’embrassa. La fille du marchand de savons marseillais resta dans les souvenirs de Gérard et lui inspira ce vers, parfois jugé énigmatique : « Mon front est rouge encore du baiser de la reine ». Mais, par-dessus tout, il adora l’inconnue. C’était une blonde pensionnaire d’un collège senlisien, de noble lignage, dont il affirma qu’elle était du sang des Valois. Sans doute se nommait-elle Delphine. Pour lui, elle était Adrienne. Il ne révéla jamais son patronyme, si tant est qu’il l’ait su... Elle le hanterait jusqu’à sa mort. Pour l’heure, Gérard vivait comblé. Ce bonheur n’eut qu’un temps. Le survivant de la Bérézina, au terme d’aventures compliquées, rentra au pays, estima que sa belle-famille avait fort mal élevé son fils et s’empressa de le mettre au lycée Charlemagne. Puis la parentèle maternelle disparut : ses grands-parents d’abord, puis sa jeune tante Eugénie, soeur de sa mère qui l’avait remplacée auprès de l’orphelin et qu’un triste mariage conduisit au tombeau. Pour Gérard, le Valois n’était plus qu’un cimetière. Il se garda d’y revenir. Un processus compliqué et lent commença, qui fit mûrir le génie du jeune Labrunie et sombrer sa raison.


Gérard adolescent s’était cherché une patrie d’adoption

La gloire vint très tôt ; le bonheur ne revint jamais. En réalité, Gérard avait, sans le comprendre bien, été soudain privé de ses racines. Bien plus tard, lorsqu’il écrivit son célèbre sonnet « El Desdichado », poème à clés, il exprima, trop tard, le diagnostic. El desdichado, en espagnol, signifie le déshérité. Le personnage de ce chevalier privé de son bien sort de l’Ivanhoé de Walter Scott et porte pour blason un chêne déraciné. On ne peut plus symboliquement exprimer la souffrance de Gérard. Faute de retourner dans le Valois, Gérard, adolescent, s’était cherché une patrie d’adoption. L’Allemagne, où sa mère était enterrée, l’avait d’abord retenu. L’Orient l’avait ensuite séduit où il prétendait suivre la trace des Lusignan, ses très hypothétiques ancêtres. En réalité, seul le Valois continuait de l’habiter. Après de longues hésitations, il avait finalement choisi pour nom de plume Gérard de Nerval. Le clos Nerval (étymologiquement le Noir Val), qu’il préférait rattacher à l’empereur romain Nerva, était un champ appartenant à son grand-père. C’était aussi, heureuse coïncidence, l’anagramme partielle du nom de jeune fille de sa mère, Laurent. Peu à peu, la folie s’installait. Dans son souvenir, les visages se confondaient : Adrienne n’était-elle pas jenny Colon, la comédienne dont il était tombé amoureux et qui l’avait repoussé pour en épouser un autre ? Mais Adrienne, lui avait-on dit, était entrée au couvent (celui de Saint-Sulpice le désert, en réalité abandonné) et elle y était morte. Egaré dans ses rêves, en pleine nuit, Nerval se jette dans une voiture de poste, court à Mortefontaine. Pas d’Adrienne, pas de jenny... Seulement Sylvie, sa compagne de rondes enfantines, sur le point d’épouser un brave garçon pâtissier et qui préfère maintenant le bel canto aux chansons du folklore. Les fées sont mortes... Venu oublier ses chagrins d’amour, Nerval va de déception en déception. « Où sont nos amoureuses ? Elles sont au tombeau... ? » Tout, plutôt que de les retrouver mères de famille, la seule mère qui vaille étant la sienne, qu’il finit par ne plus distinguer. De la Vierge Marie et de Julie Bonaparte... En 1852, un ultime pèlerinage, aux environs de Crépy-en-Valois, le conduit à la prison de Senlis. Les gendarmes l’ont pris pour un bandit. Pauvre Gérard ! Pourtant, dans ses pires accès de démence, il ne perd rien de son immense talent.


Et quand vint le moment où, las de cette vie...

Il en a même chaque jour davantage. Le Valois brille dans « Aurélia », dans « Les Filles du feu », dans « Chansons et légendes du Valois » et surtout dans son chef-d’oeuvre, « Sylvie », qui immortalise la femme du pâtissier sous ses traits d’enfant-fée... Dans un moment de lucidité déchirant, il s’exclame en vers :

Et quand vint le moment où, las de cette vie,
Un soir d’hiver, l’âme lui fut ravie,
Il s’en alla, disant : "Pourquoi suis-je venu ?"

Est-ce dans l’écoeurement du monde réel ou dans celui de sa folie que Gérard de Nerval se pendra finalement ? Personne ne le sait. Il a choisi le pays où les amoureuses ne vieillissent, ne trompent, ni ne changent ; où les mères ne disparaissent pas à vingt-cinq ans. Son Valois chimérique l’accueille...

Anne Bernet
Le Libre Journal Hors série n° 1
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