Les châteaux en France
de madame de La Fayette
Ce que le XIXe siècle a baptisé roman-feuilleton, voire roman populaire, n’est ni un genre nouveau ni une distraction du bas peuple. Des manuscrits qui entrent sans conteste dans cette catégorie, les bibliothèques byzantines en étaient déjà pleines. Les princes porphyrogénètes raffolaient d’histoires abracadabrantes pleines d’amours contrariées, de fiancées enlevées la veille de leur noce et vendues comme esclaves en des pays lointains et exotiques, de pirates, de naufrages, de monstres, et de preux chevaliers décidés à reconquérir leur belle contre vents et marées. Plus l’intrigue était énorme, incroyable et à rebondissements, plus le lecteur était heureux. Le XVIle siècle français, qui allait rester l’image de la sobriété classique, de l’élégance dépouillée, commença, en littérature, dans le genre échevelé. Le roman faisait fureur. A condition de comporter de dix à vingt tomes, de ne reculer devant aucune exagération. « L’Astrée », « Le Grand Cyrus » se vendaient comme des petits pains. Vint pourtant un moment où ces succès de librairie firent figures de ridicules pièces montées, avant d’être étiquetés « illisibles » et de sombrer dans l’oubli. La mode avait changé...
Certaine dame n’y était pas pour rien.
Les précieuses ne furent pas toutes, tant s’en faut, ridicules. Elles pouvaient être belles, spirituelles, savoir le latin et le grec, et savaient disserter sur l’amour aussi bien que les simples coquettes : Marie-Madeleine de La Vergne en fut l’heureux exemple. Celle que ses galants surnommaient « Pulchra Laverna » - la belle de Vergne - était née à Paris en 1634 au foyer d’un sieur Pioche, anobli pour ses bons et loyaux services envers Monsieur le Cardinal.
Quoique Marie-Madeleine eût de solides espérances, les Pioche étant riches, elle ne pourrait guère rêver d’un grand nom de France si la Fatalité ne s’acharnait pas à la faire comtesse malgré elle. Son père meurt lorsqu’elle a quinze ans. Nullement inconsolable, sa mère se remarie un an plus tard avec un Sévigné, vieille noblesse bretonne comme chacun sait. La petite Pioche voit s’ouvrir devant elle des perspectives d’alliance flatteuses.

Ses précieuses n’étaient pas ridicules

Elle a vingt-et-un ans quand elle convole à son tour, si vite et avec une telle discrétion que certains de ses biographes jaseront : le comte de La Fayette, vieux barbon auvergnat, n’a-t-il pas, contre une dot sonnante et trébuchante, accepté d’endosser une paternité étrangère ? Possible mais pas prouvé... Quoi qu’il en soit, cette union mal assortie portera d’autres fruits. S’ennuyant à mourir, Marie-Madeleine se sent une vocation littéraire. Elle publie à vingt-huit ans pour la première fois. Si l’on songe au volume habituel des romans de l’époque, son livre, par ses dimensions, peut à peine prétendre au titre de nouvelle. il s’intitule « La Princesse de Montpensier ». Un conte d’adultères, assez moral au demeurant. Mademoiselle de Mézières aime le duc de Guise et elle est aimée du comte de Chabannes. Elle ne sera ni à l’amant ni à l’amoureux : on la marie contre son gré au repoussant vieux duc de Montpensier. Non content d’être laid, le bonhomme prétend au droit d’être jaloux. Il enferme sa femme qui ne parvient pas à cacher la platonique passion qu’elle éprouve pour M. de Guise... Cette tyrannie exacerbe les sentiments des deux jeunes gens : ils s’accordent un rendez-vous nocturne. Que le mari bafoué vient, bien entendu, interrompre. Afin de couvrir la fuite piteuse de Guise, le généreux Chabannes prend sa place. La honte, la colère et la frustration tueront d’ailleurs la fausse adultère... Cette intrigue, renversée, préfigure l’ouvrage, anonyme, que Madame de La Fayette publiera en 1678 et qui sera son chef-d’oeuvre, « La Princesse de Clèves ».
Monsieur de Nemours adore Mademoiselle de Chartres qui va épouser sans amour le prince de Clèves, lequel est follement amoureux d’elle. Bien qu’elle réponde aux sentiments de Nemours, son sens du devoir, et le respect qu’elle porte à son époux, empêchent la princesse de trahir son mari. Même veuve, elle lui restera fidèle. Dans l’absolu, rien de plus agaçant que cette beauté parfaite à la vertu inébranlable. Et pourtant « Il parut alors une beauté à la Cour, qui attira les yeux de tout le monde » ; cette seule phrase suffirait à présenter le style inimitable de la romancière. Recherche simple, et simplicité recherchée...

Comtesse malgré elle

Il ne faut guère chercher, chez Madame de La Fayette, ce que l’on appellera le « sentiment de la nature ». Ecrivain du Grand Siècle, Marie-Madeleine n’a pas besoin de tempêtes, d’orages, d’océans, de forêts obscures et de montagnes enneigées pour souligner les sentiments de ses personnages. Les seules tempêtes, les seuls orages qui retiennent son attention sont ceux des coeurs et des âmes. Cependant, à aucun moment, dans aucun de ses livres, Madame de La Fayette n’omet de créer une ambiance, une atmosphère. Celles de ce monde à part de la Cour du jeune Louis XIV. Certes, si l’on excepte le moment où elle travaille à la mise en forme des « Mémoires » de Madame, la duchesse d’Orléans, Henriette d’Angleterre, qui l’honore de sa bienveillante amitié, Marie-Madeleine ne prétend jamais parler de ses contemporains. Mais, qui abuse-t-elle vraiment avec cet artifice littéraire ? Elle peut débuter « La Princesse de Clèves » en écrivant : « La magnificence et la galanterie n’ont jamais paru en France avec tant d’éclat que dans les dernières années du règne de Henri second. »

Une femme d’affaire au coeur froid

Les façons et les émois de ses héros ne datent pas du siècle d’avant. La frénésie qui anime la cour n’est-elle pas exactement celle qui environne les vingt ans du Soleil, cette débauche de fêtes et de soupers offerts pour les beaux yeux de Louise de La Vallière, puis de Françoise de Montespan ? L’émoi de chacun, quand paraît quelque nouveau visage, n’est-il pas encore l’apanage de cette société ? Les brouilles qui interviennent entre Diane de Poitiers et le Roi ne sont-elles pas le reflet des liaisons solaires ?
Le public, d’ailleurs, ne s’y trompait pas, qui attendait avec fièvre la parution du roman. Il n’était pas qu’historique... Comme Saint-Simon révèlera un jour les dessous du règne de Louis XIV, et les côtés les moins ragoûtants de la Cour, Marie-Madeleine de La Vergne participe, elle, à l’édification de l’image officielle de son temps. Fontainebleau dissimule le Louvre ou les débuts de Versailles pour mieux traduire la fête galante et la grâce. Ses héros « Renaissance » ont la passion cornélienne, et les déchirement raciniens.
Madame de La Fayette, qui fut dans l’existence quotidienne un modèle de la femme d’affaires au coeur et à la tête froids, évolua dans le sublime chaque fois qu’elle tint une plume. Ce sublime qui émouvait ses contemporains, ce sublime presque toujours et en tout temps inaccessible.
Car, s’il faut le dire, la véritable princesse de Clèves, sous Henri Il, se remaria avec le duc de Nemours, et eut beaucoup d’enfants... Mais les gens heureux n’ont pas d’histoire.
Anne Bernet