Mérimée,
un normand dans le maquis
Madame Leprince de Beaumont est aujourd’hui bien oubliée. Qui se souvient qu’elle fut l’auteur de contes de fées dont « La Belle et la Bête » est le plus fameux ? C’était une Normande terrible que l’on soupçonna avec quelque vraisemblance d’avoir mis de la poudre de succession dans le bouillon d’onze heures de Monsieur son époux... La dame, on le voit, avait du tempérament... L’an 1803 naissait à Paris un enfant qui fut affligé du prénom de Prosper, Mérimée de son patronyme, qui se trouvait être l’arrière-petit-fils de cette intéressante personne... La grand-mère empoisonneuse explique peut-être certaines volcaniques figures féminines qui peuplèrent, trente ou quarante ans plus tard, l’oeuvre littéraire du rejeton.
En effet, Prosper, alors qu’il était officiellement étudiant en droit, avait vite manifesté une préférence très nette pour l’écriture, doublée, sous un air pince-sans-rire réussi, d’un talent naturel pour le canular. Au lieu de piocher le code civil, il se fit passer coup sur coup : d’abord pour une comédienne espagnole nommé Clara Gazul, auteur de drames débridés pleins de bourreaux, de Grands d’Espagne, d’inquisiteurs sadiques et de moines lubriques ; ensuite le fameux poète serbe Hyacinthe Mazlagovitch, collecteur et adaptateur de ballades anciennes bosniennes, croates, serbes, monténégrines rassemblées dans un recueil dont le tirage limité fit pourtant une victime d’importance. En effet, Pouchkine, bouleversé aux accents si slaves de « La Guzla », entreprit de traduire l’ouvrage en russe...
Toutefois, ni Clara Gazul ni Hyacinthe Mazlagovitch ne rencontrant la gloire, Prosper Mérimée les abandonna à leur obscurité et entreprit de réussir tout seul. Il avait alors quitté la basoche au profit de l’histoire et se passionnait, comme tous ses contemporains, pour le Moyen Age et la Renaissance. Ainsi commit-il quelques atrocités médiévales. Cela n’allait pas bien loin. Un fait divers sordide vint soudain arracher le jeune besogneux à ses reconstitutions sanglantes. Dans le courant de l’année 1827, un berger corse vendit aux gendarmes deux pauvres diables de déserteurs qui avaient préféré le maquis aux grandeurs de la vie militaire sur le continent. Dans l’ensemble, la morale commune désapprouve la délation. En Corse, on ne se contentait pas de désapprouver silencieusement, ni même à haute voix, ainsi que le prouva la suite de l’affaire. En effet, apprenant le forfait du berger, sa parentèle masculine, se jugeant déshonorée par son acte indigne, lui logea une assez bonne dose de plomb dans la peau... Tels étaient les faits, à la fois dignes de l’antique et parfaitement abominables, que résumait sèchement, dans son numéro de juillet 1828, « La Revue trimestrielle ». C’était précisément le genre d’atrocité dont le jeune Mérimée était friand. Il découpa cette anecdote insulaire et entreprit de se documenter sur cette île aux moeurs rudes. Tout cela, à vrai dire, lui rappelait beaucoup son compatriote Pierre Corneille et la sublime exclamation du vieil Horace répondant au « Que vouliez-vous qu’il fit ? » : « Qu’il mourut ! » En mai 1829 parut une brève nouvelle, à peine dix pages, mais ramassées, mais rageuses, mais féroces, qui fit grand bruit tant dans le public que dans le cénacle littéraire : double exploit ! Cela s’intitulait « Mateo Falcone ». C’était d’une morale austère et tragique, quoiqu’un peu primitive selon les normes du Paris de Charles X : un petit vaurien d’une dizaine d’années, seul fils idolâtré d’un honorable propriétaire terrien, dénonçait aux gendarmes, contre une montre en or, la cachette d’un bandit blessé. Découvrant cette trahison commise sous son toit, le père, un vrai Romain, décrochait son fusil et tuait net le gamin. L’honneur était sauf. « Dites à mon gendre de venir habiter avec nous » commentait seulement le justicier. Détail : cet épisode avait pour cadre la Corse... Autrement dit un département français.

Le maquis est la patrie des bergers corses

La Corse n’était française que depuis 1768. En pleine Restauration, être la patrie de Napoléon lui valait, sinon auprès des demi-soldes, une réputation assez mitigée. Les lecteurs de « Mateo Falcone » apprirent ainsi que l’île était essentiellement couverte d’un maquis, poussé sur des brûlis provoqués par des cultivateurs qui n’aimaient pas se fatiguer les reins à couper les chaumes ; que ce maquis était impénétrable parfois même au mouflon, animal typique ; mais qu’il l’était surtout aux autorités ; que, par conséquent, « le maquis est la patrie des bergers corses et de quiconque s’est brouillé avec la justice ». Il y vivait donc tout un petit peuple de déserteurs et d’assassins, aux motifs honorables et regardés d’un bon oeil par la population avec laquelle, d’ailleurs, ils cousinaient tous... Cette description pittoresque et parfumée s’accompagnait de dialogues comme directement traduits du dialecte italien parlé dans l’île. Personne ne se soucia d’un détail. L’auteur, Prosper Mérimée, n’avait jamais mis les pieds en Corse. N’importe ! Il en parlait en connaisseur ! Ainsi la Corse entrait-elle en littérature. Elle bénéficiait, si l’on ose dire, du goût de l’étrange et du sauvage mis à la mode par le romantisme, et du style sec et nerveux de ce jeune Normand qui haïssait le style de Chateaubriand. Dix ans passèrent... Nommé inspecteur des Monuments historiques, Mérimée n’écrivait plus guère. Par contre, il voyageait. Sillonnant la France pour des raisons professionnelles, il advint que le hasard le conduisit en Corse, en 1839. Il eut une première surprise : le pays ressemblait étonnamment à ce qu’il avait décrit d’après des récits de touristes. Or, pendant son séjour, il rencontra un certain Orso Carabelli, officier en retraite, qui avait pour soeur aînée une dame d’un âge avancé, extrêmement imposante, répondant au doux prénom de Colomba. Cette Colomba avait dû être resplendissante ; il suffisait d’ailleurs de regarder sa fille pour s’en convaincre. En outre, elle avait « le don » ; c’était une pleureuse, une « voceratrice ». La signora Bartoli avait un autre talent. En 1833, elle avait permis l’aboutissement d’une vendetta vieille d’un demi-siècle qui opposait les Carabelli aux Durazzo. Dans ses prières, et son orgueil farouche, son obstiné refus de l’oubli et du pardon, son frère n’aurait jamais vengé l’honneur du clan. Il était fier de sa soeur !

De féroces coquins qui se vêtent comme des brigands de mélodrame

Mérimée fut évidemment très impressionné par Colomba... Grâce à elle, la Corse n’était plus une pièce de Corneille mais une tragédie de Sophocle. Des Grecs, ces Corses ! Orso était la doublure moderne d’Oreste, Colomba, celle d’Electre ! La vendetta, déplacée dans le nord de l’île, à Pietranera, parut dans la « Revue des deux mondes » le 1er juillet 1840. Sainte-Beuve, habituellement chiche de compliments, commenta : « un chef-d’oeuvre ». D’aucuns y virent aussi un manifeste politique : les cendres de l’Aigle venaient d’être ramenées aux Invalides ; chanter son île, n’était-ce pas chanter l’Empereur, s’avouer bonapartiste ? En fait, si Mérimée, sous le Second Empire, saura utiliser ses vieilles relations avec la famille Montijo, on peut se demander si « Colomba » est une histoire bonapartiste et même si elle a servi la Corse dans l’esprit des Français. En effet, un mot revient dans le texte comme son leitmotiv : « barbare ». Il semble qu’en Corse, au XXe siècle, tout soit encore barbare : le pays, les préjugés, l’honneur. Les hommes y ont l’air de bandits, « de féroces coquins », se vêtent comme « des brigands de mélodrame », ce qui désigne le costume normal « du bourgeois corse en voyage ». Ils sont guidés par l’instinct, délaissent le travail de la terre, entretiennent des inimitiés extravagantes sous des prétextes qui le sont encore davantage.

Les Corses appartiennent à là grande nation

On s’y dispute des cadavres pendant des enterrements ; on y venge les filles séduites à coups de fusil mais on comprend qu’elles s’abandonnent dans les bras virils des proscrits... « Voilà qui est primitif ! » observe sobrement Miss Lydia, l’héroïne anglaise du roman. On ne saurait lui donner tout à fait tort. Sous ses descriptions éblouies de la nature, son penchant pour ces drames de l’honneur, on se demande si Mérimée, au fond, ne partagerait pas l’opinion du malheureux préfet d’Ajaccio : « Quel pays ! Quand donc reviendrai-je en France ? » On se demande même s’il reconnaît bien aux Corses la nationalité française, à moins que les Corses ne se retranchent eux-mêmes du reste de la nation, ainsi que le laisse supposer cette phrase : « Ce n’est pas flatter prodigieusement les Corses que leur rappeler qu’ils appartiennent à la grande nation. Ils veulent être un peuple à part, et cette prétention ils la justifient assez bien pour qu’on la leur accorde... »
Au demeurant, cette peinture de moeurs où l’indigène semble à peu près autant civilisé qu’un Iroquois est commune chez les écrivains du XIXe siècle et les Corses ne sont pas plus maltraités par Mérimée que les paysans d’Ille-et-Vilaine chez Balzac et Hugo... Dans les deux cas, le portrait fit longtemps référence...
Mérimée s’éteignit en 1870. Après avoir couru l’Italie et l’Espagne, la défaite de sa patrie si peu souvent évoquée dans ses livres le tua. Au médecin qui le soignait, le romancier ne confiait-il pas : « La France meurt. Je veux mourir avec elle ! »
Il tint parole.
Anne Bernet