Le Libre Journal de la France Courtoise - Hors série n° 1 - pp. 34 et 35

Les Provinciales

Les portraits cauchois
de Maupassant

Le soir de la Saint-Sylvestre 1891, un homme de quarante ans tente de se suicider. Comme il n’est pas absolument évident de s’égorger tout seul, le désespéré se rate, sonne son valet de chambre et lui dit : « Voyez ce que j’ai fait, François... J’ai voulu me couper la gorge : c’est un cas de folie absolu... »

La famille, les amis, les médecins seront d’accord, qui feront interner le malheureux dans la clinique du docteur Blanche, à Passy. Fait divers tragique, mais banal ? Non... Le dément se nomme Guy de Maupassant ; il était au sommet d’une oeuvre et d’une carrière littéraires exceptionnelles.

Peu d’écrivains se seront autant identifiés à leur terre que ce Cauchois dont René Dumesnil, l’un de ses plus fervents biographes, écrira : « Je ne sache pas qu’il existe pour aucune province rien de comparable aux contes et romans de Maupassant pour la Normandie. » Dans les trois cents nouvelles, contes et brefs romans qu’il publiera en dix années, Maupassant n’omettra jamais de placer le pays de Caux, ne serait-ce qu’en arrière-fond de ses histoires. A la façon des Impressionnistes, ses contemporains, Maupassant laissera de sa région des portraits sensibles, à la fois tremblés et rigoureusement exacts et ressemblants.

Plus Normand que lui, direz-vous, c’est difficile à rencontrer.

Erreur ! Quand il vient au monde le 5 août 1850 au château de Miromesnil, près de Dieppe, Guy est certes de vieille souche normande par sa mère, Laure Le Poittevin, soeur du meilleur ami de Flaubert, mais, par son père, il se rattache à l’armorial de Lorraine, province qu’ont désertée les Maupassant qui s’établirent à Rouen. Peu importe ! Guy ne se sent et ne se veut que normand. Et c’est cela qui compte. Même lorsqu’il aura déserté l’Etretat de son enfance au profit de Paris, puis de la Méditerranée, le souvenir obsédant de son ciel et de ses falaises le poursuivra. Il le dit, ce regret de l’arrachement nécessaire, presque vital, à travers l’un de ses héros, Célestin Duclos. Le jeune gars a quitté Fécamp pour partir matelot sur la « Notre-Dame-des-Vents », un bateau qui faisait la Chine : trois ans d’absence.

Il débarque enfin à Marseille, accompagne les camarades dans une « maison ». L’une des filles est cauchoise ; cela crée des liens... Comment la payse en est-elle arrivée là ? Célestin la pousse à causer et découvre, trop tard..., qu’il s’agit de sa soeur cadette. A quelles confidences fâcheuses vous conduit la nostalgie...


Normand, normand absolument

Dans ces quelques pages, Maupassant a mêlé certains de ses thèmes favoris : le marin, la prostituée, le parfum de la province aimée et cette indulgence sensuelle de la Normandie qui ne s’émeut guère du péché de la chair. Ainsi que l’avoue un curé bon enfant : « Les filles ne passent à l’église qu’après avoir fait un pèlerinage à Notre-Dame-du-gros-ventre, et la fleur d’oranger ne vaut pas cher dans le pays. » Personne ne songe à s’en offusquer et l’on sait le profit qu’en tire l’écrivain avec « La Maison Tellier », respectable établissement fécampois qui, un soir, sous sa lanterne rouge, affiche, imperturbable : « Fermé pour cause première communion ». Car ces gens dotés d’un tempérament gaillard ont malgré tout de la religion et là se situe la fracture réelle entre les classes. Maupassant prête à la marquise de Coutelier, en qui il voit le parangon de l’aristocratie provinciale dont lui-même était issu : « La société se divise en deux classes : les gens qui croient en Dieu et ceux qui n’y croient pas. Les uns, même les plus humbles, sont nos amis, nos égaux. Les autres ne sont rien ! »

C’est à la bourgeoisie obtuse qu’il appartient d’être bégueule, non à la vraie noblesse. Les imbéciles qui, après avoir « bêché » la pauvre Elisabeth Rousset, « Boule de Suif », la jettent dans le lit d’un officier prussien parce qu’une fille comme ça n’a pas à refuser un client, attentent en elle à un patriotisme authentique qu’aucun de ces misérables lâches ne possède. Le vrai scandale vient de ces pleutres, non du métier d’Élisabeth...

Bon observateur de ses compatriotes, Maupassant ne les ménageait pas. Il les savait charnels, « près de leurs sous » au point de laisser crouler le château ou la ferme par mesure d’économie, durs parfois avec les faibles, les pauvres, les inutiles.

Ne raconte-t-il pas, dans « L’Aveugle », comment un père abandonne son fils infirme dans la neige, un soir d’hiver, espérant bien que le garçon sera incapable de rentrer et qu’il mourra de froid dans la campagne (ce qui arrive effectivement...) ; ou la manière horrible dont sa maîtresse se débarrasse du vieux Pierrot, le brave chien, pour lequel le percepteur réclamait huit francs de taxe ?


Charnels et avares mais sublimes

Mais, après avoir cloué au pilori leurs défauts, Maupassant, soudain, les révélait : sublimes, héroïques, et sans y mettre plus d’ostentation que s’ils agissaient ordinairement.

« En mer », une nouvelle cynique : un patron de pêche voit l’un de ses gars le bras pris dans le treuil des filets. Pour le dégager, il faudrait trancher les filins ; et perdre une fortune... Javel, le matelot maladroit, se laisse stoïquement broyer le bras plutôt que de ruiner l’équipage...

Ou « Le Père Milon ». A l’instar de tous ceux qui vécurent 1870 et la « Débâcle », Maupassant sera obsédé par la défaite et l’humiliation.

Une résistance spontanée s’est organisée en Normandie contre l’occupant, qui entraînera d’ailleurs de sévères représailles. Le fermier Milon, brave homme tranquille, vient de perdre son père et son fils. Alors, comme si c’était la chose la plus normale qui soit, il décroche son fusil de chasse, va s’embusquer dans un chemin creux et tue seize Prussiens... Milon finira dans un peloton d’exécution.

Au moins sait-il pourquoi : « J’ai pas été vous chercher querelle, mé ! J’vous connais point. J’sais pas seulement d’où qu’vous v’nez... Vous v’là chez mé. Qu’vous commandez comme si c’était chez vous... J’me suis vengé. J’me repens point ! »

Cet héroïsme-là, pour Maupassant, sauve tout le reste. Peut-être bien que ses Cauchois sont durs, qu’ils manquent parfois à la charité, qu’ils aiment trop l’argent ; mais ils aiment davantage encore leur terre, et ils savent mourir pour elle. Maupassant dit également la Normandie des ports, celle des champs et celle des villes. « Bel Ami » comporte l’une des plus célèbres, des plus justes et des plus belles descriptions de Rouen, avec le méandre du fleuve et les jaillissements des églises, vu depuis Canteleu, d’une délicatesse telle qu’elle demeure la référence absolue malgré les bombardements de 1944.

Si vous faites de la voile entre le cap Antifer et Etretat, « Pierre et Jean », leur promenade nocturne pendant laquelle s’allument un à un tous les phares de la côte, reste encore d’actualité.

La pluie qui baigne les paysages, en automne, qui a une odeur de pommes pilées, une senteur de cidre frais qui semble flotter en cette saison sur toute la campagne, expriment, en quelques phrases, l’âme d’un terroir.


Une langue admirablement pure

Maupassant maniait également le patois dont les philologues constatent qu’il s’agit plutôt d’un français archaïque mais remarquablement pur. Si l’on excepte des déformations typiques, qui transforment un chat en « cat », un chien en « quin », un cheval en « qu’vâ », vous pouvez, à lire l’écrivain cauchois qui n’abusait point des effets locaux, retrouver la langue du XVe siècle et des racines latines droit sorties de Cicéron et disparues ailleurs. « Ne t’éluge pas ! », qui signifie à peu près « N’aie pas de chagrin ! », venant, par exemple, du verbe elugere (prendre le deuil)...

Certains critiques ont écrit que la Normandie de Maupassant était morte et que sa disparition entraînerait celle d’une oeuvre trop locale. Il n’en a rien été.

Qui oserait s’en plaindre ?

Anne Bernet
Le Libre Journal Hors série n° 1
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