Lamartine,
le grand diable de Bourgogne
Les poètes ne sont pas de menteurs ; ils sont des embellisseurs de la vérité, ce qui, dans leur esprit, est tout à fait différent. Et comme leurs histoires son cousues de fil blanc, personne n’ose leur en vouloir. Alphonse de Lamartine est l’archétype de cette race. Il n’a jamais pu raconter sa vie sans y apporter des améliorations destinées, soit à le faire briller soit à le faire plaindre.
C’est à Mâcon qu’il vint au monde. Il n’y trouvait rien à redire : nichée au creux de ses coteaux, de ses vignobles, la petite ville est charmante. Ce fut dans une maison modeste, sise rue des Ursulines, en face du couvent, et qui était du maigre héritage de son père, un cadet. Alphonse qui, à l’âge adulte, allait se révéler l’un des plus fiers paniers percés de notre littérature (ce qui constitue un assez bel exploit), aurait souhaité entourer sa naissance d’un peu plus de clinquant. Sans être très ancienne, ni très fortunée, sa famille était noble. Elle possédait, en l’actuelle rue Baudron de Sénécé, un hôtel particulier de bel aspect. Il affirma à qui voulait l’entendre avoir, entre ses murs vénérables, poussé son premier cri. Restait à choisir la date de ce mémorable événement... Opter pour 1793 lui sembla sublimement romanesque. L’imaginait-on, frêle enfançon vagissant entre les bras d’une mère en larmes dont l’époux bien-aimé languissait dans les geôles de la Terreur ? Alphonse, à cette pensée, en pleurait de pitié sur lui-même !
Alphonse de Lamartine naquit le 21 octobre 1790, même s’il ne se résolut point à avouer son âge véritable... La Révolution n’ayant pas maltraité ses parents, dès 1794 il retrouvait les ombrages du château familial de Milly. Il se chargerait d’immortaliser cette maison. Question de goût personnel : il l’aurait aimée avec une façade couverte d’un lierre verdoyant qui aurait gracieusement enguirlandé portes et fenêtres. Ne rêvant pas encore à la gloire, ni aux visiteurs qu’elle lui vaudrait, il décrivit Milly couverte de plantes grimpantes. La gloire venue, ce fut au château la panique ! Madame de Lamartine mère, imaginait déjà la foule, si peu sensible aux exagérations des poètes romantiques, cherchant sur les murs le fameux lierre, ne le trouvant point et rapportant partout que son cher rejeton était un fieffé menteur... Insupportable pensée pour cette mère aimante ! Elle planta le lierre en toute hâte, priant le ciel que ce parasite croisse assez vite pour dissimuler au public les errements de son fils ! Avec ou sans lierre, Milly était la maison de son enfance, celle qu’il prétendit parfois détester mais qu’il adora toute sa vie. Là, il avait grandi, courant les champs, aussi mal mis que les petits croquants du voisinage. Il n’avait « ni bas, ni souliers, ni chapeau ». Là, quand, au plus fort des guerres de l’Empire, il fallait à « l’ogre de Corse » sa ration de chair fraîche et, si possible, de sang bleu, Alphonse se terra, échappant à la conscription.

Il prétendit se découvrir une ascendance syrienne

Là, il découvrit l’amour, si souvent que ses biographes désespèrent de s’y retrouver entre les belles que ce séducteur poursuivit dans les fermes, les manoirs et les maisons bourgeoises. A Sologny, à la tour de Byonne, les Lamartiniens évoquent passionnément les ombres de celles qui précédèrent Elvire et Graziella. Lamartine s’ennuyait-il en Mâconnais ? Sans doute, et Naples et l’Orient l’enchantèrent davantage en apparence que la terre natale. Ne prétendit-il pas se découvrir une ascendance syrienne ?
Toutefois, en mûrissant, il comprenait que la Bourgogne et son « horizon borné » lui suffisait. Elle ne tient pas, dans l’oeuvre, la place principale et, cependant, en retrait, elle inspira au jeune homme des vers aux accents virgiliens. Des vers peut-être uniques dans la poésie française et disant la tendresse qui peut unir un homme à son terroir. Avec « Les Méditations », qui furent l’un des plus prodigieux succès littéraires du siècle, l’automne bourguignon, ses rousseurs, ses feuilles mortes, ses halos de brume entraient en force dans la légende du romantisme. Il menaçait même de supplanter les paysages bretons du divin vicomte de Chateaubriand dont les salons, tout à leur nouvelle coqueluche, s’avisaient qu’il écrivait en prose lorsque le jeune Lamartine faisait des alexandrins... Les meilleurs vers de Lamartine, parce que les plus sincères et les moins fabriqués, ne sont pas pour rien ceux qui chantent Milly, les vallons de sa province et ses vignes. C’est par une emphase romantique amoureuse des cols alpins et des pics enneigés qu’il transporta en Savoie l’intrigue de « Jocelyn » où les initiés reconnurent un scandale qui avait fait jaser tout le département. Passé le premier engouement, Paris se lassa du poète qui, de son côté, commit quelques pièces à hurler d’horreur. Lamartine, qui s’était cru la plume très facile, renonça à l’essentiel de ses ambitions et se tourna vers la politique. Et d’abord au niveau local. Si les circonstances le conduisirent ensuite à la tête de l’Etat, c’est comme maire de Milly et député de la Saône-et-Loire qu’il débuta dans la carrière. C’est pour Mâcon qu’il livra l’un de ses meilleurs combats, en lui obtenant de se trouver sur le tracé de la ligne de chemin de fer ; ses administrés ne comprirent pas immédiatement la valeur de l’affaire. Alphonse, d’ailleurs, découvrit que gouverner les peuples n’était pas une sinécure. Après les déceptions littéraires vinrent les déceptions politiques. S’étant découvert un immense amour pour son patrimoine terrien et ses vendanges, Alphonse, sans souci de l’argent qui ne rentrait plus, se ruina afin d’augmenter et d’enrichir son domaine. Il fallut, déchirement atroce, vendre Milly qu’autrefois il avait défendu contre son propre père désireux de se débarrasser d’une propriété encombrante. Le 18 février 1869, il mourut, ruiné et désolé.
Une foule immense, parmi laquelle bon nombre de ses paysans qui l’avaient autant chéri que volé, accompagnait les obsèques de Monsieur Alphonse. Il repose à Saint-Point.
Que la feuille d’hiver au vent des nuits semée,
que du coteau natal l’argile encore aimée,
couvrent vite mon front moulé sous son linceul !
Je ne veux de vos bruits qu’un souffle dans la brise.
Un nom inachevé dans un coeur qui se brise.
J’ai vécu pour la foule et je veux dormir seul !
Anne Bernet