Le Libre Journal de la France Courtoise - Hors série n° 1 - pp. 28 et 29

Les Provinciales

Heredia
ou la Bretagne en technicolor

Lieu commun : on ne peut pas être et avoir été... En poésie et en littérature, cela signifie qu’il est exceptionnel d’avoir été encensé par ses contemporains sans être méprisé par la postérité. La destinée de José-Maria de Heredia le démontre exemplairement. Le XIXe siècle expirant se pâma à ses genoux ; les beaux esprits du XXe, souvent sans l’avoir lu, se tordent de rire à la seule mention de son nom. Les mots qui viennent spontanément à l’esprit en évoquant son oeuvre ne sont pas toujours aimables : clinquant, toc, pacotille. Et c’est vrai. Mais il y a des bijoux en toc, des verreries de pacotille et du clinquant pour reconstitutions historiques hollywoodiennes qui, parfois, ne manquent pas de charme. Même si, le snobisme ambiant aidant, personne n’ose plus avouer posséder goûts et sens artistiques si dépravés.

José-Maria de Heredia est le rejeton invraisemblable de l’union d’un hidalgo cubain et d’une bourgeoise normande. José-Maria ne revendiquera guère la Normandie maternelle, au contraire de sa fille Marie, future comtesse Henri de Régnier, qui du patronyme ancestral des Gérard d’Houville fera son nom de plume. Durant ses études secondaires à Paris, comme lorsqu’il s’installera définitivement en France en 1859, le jeune homme choisira de cultiver sa différence et de jouer à fond la carte de l’exotisme. Il aurait tort, d’ailleurs, de se priver de l’aubaine. Il passe dans les salons, fier comme un grand d’Espagne, héritier dédaigneux d’une plantation luxuriante sous le soleil de Cuba. Il traîne derrière lui un cortège d’ombres qui font rêver les imaginations françaises : aïeules splendides sous leurs mantilles et expertes à jouer de l’éventail ; archétypes du mythe de la belle créole ; conquistadores glorieux arrivés aux Amériques sur les nefs de Pizzare, tel don Pedro de Heredia qui fonda Carthagène en Colombie et dont José-Maria, bien certain que nul ne viendra dépoussiérer son arbre généalogique, se prétend descendant direct quand il n’est qu’un collatéral ; rebelles romantiques sortis d’un drame de Hugo, comme son cousin germain et homonyme parfait, poète également mais hispanophone, l’autre José-Maria de Heredia, trépassé en son exil mexicain pour avoir comploté pour l’indépendance de son île.

Mais, pour autant, Heredia se sent-il cubain ? Son père a disparu trop jeune pour lui transmettre le sens de la terre natale. Il gardera de Cuba une image chatoyante, celle de son enfance, le souvenir du climat, du soleil, des fleurs : une vision de touriste privilégié. A cette colonie somnolente dans ses léthargies tropicales, José-Maria, américain sans l’être, tente alors de substituer la patrie réelle, l’antique Espagne de la Reconquista et du Siècle d’or. Il est plus heureux avec cette reconstitution qui doit beaucoup à sa formation de chartiste. D’autant que cet historien-là s’exprime en alexandrins. Le début des « Conquérants » claque dans toutes les mémoires :

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal
Fatigués de porter leur misère hautaine
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d’un rêve héroïque et brutal.


Un normand fier comme un Hidalgo

Ici s’expriment le paradoxe et la dualité de Heredia. Il se veut espagnol et l’affirme ; il s’identifie à ses ancêtres ; il les admire. Mais, lorsqu’il commence à écrire, et son succès littéraire parmi les Parnassiens sera immédiat et constant, son romancero lui vient en français et sous une forme qui est l’une des plus exigeantes de notre poésie, le sonnet. Et cela, c’est la part de Louise Gérard d’Houville, la part silencieuse du tumultueux José-Maria. Alors qu’il est pleinement bilingue et qu’écrire en espagnol ne lui poserait aucun problème, son choix conscient et volontaire est de parler français. En fait, entre ses deux nationalités, Heredia a tranché : qu’il célèbre tant qu’il veut Rodrigue de Bivar et les Conquistadores, le sang des d’Houville a parlé plus haut. Reste au poète à imprégner son oeuvre de cette France qu’il a décidé de préférer. Et rien n’est moins facile. Heredia est un homme de l’artificiel. Il se déplace dans des univers qui n’existent pas. Ainsi n’est-il que parisien. Etre la coqueluche des cénacles littéraires de la capitale et le plus intrépide flambeur des cercles de jeux ne vous offre pas beaucoup de sujets ordonnables en sonnets. D’autant que, s’imaginant marcher sur les pas hugoliens, Heredia s’est fixé pour but de produire sa « Légende des siècles », sous une forme plus modeste qui n’épinglerait que quelques épisodes de l’aventure de l’humanité. D’où le titre, « Les Trophées », dont il parera finalement un jour le recueil. Cependant, il est fatigant, à la longue, d’évoquer les travaux d’Hercule, les amours d’Antoine et Cléopâtre et la découverte du Nouveau monde. Heredia voudrait bien, parfois, atteindre un relatif (tant la discrétion est étrangère à sa nature...) intimiste. Il l’a heureusement effleuré avec « La Belle Viole », qui est un hommage à Joachim du Bellay :

Accoudée au balcon d’où l’on voit le chemin
Qui va des bords de Loire aux rives d’Italie
Sous un pâle rameau d’olive son front plie
La violette en fleur se fanera demain.

A travers du Bellay, Ronsard et la Touraine des Valois, Heredia va-t-il enfin communier à l’âme française ? Non. Pour réussi que soit l’essai ligérien, il est sans lendemain. C’est à travers une autre province que Heredia, en définitive, va adjoindre, pour le simple plaisir, à ses « Trophées », leur chapitre à la gloire du terroir.


La coqueluche des cercles parisiens

L’évocation de la Bretagne est le résultat de nombre d’influences. Avec sa langue, son peuple, son passé, ses coutumes, la Bretagne garde une individualité très marquée qui tranche, et la retranche partiellement, sur l’ensemble de la communauté nationale. Ouverte sur l’Atlantique, face aux Amériques, elle est le promontoire en face du pays perdu dont Heredia éprouve, ou feint d’éprouver, la nostalgie. Elle est aussi un hommage au travail et à l’amitié du peintre Emmanuel Lansyer, qui a fait d’elle l’un de ses thèmes favoris. Or Heredia se sert de son influence pour lancer son ami Lansyer. Autant de raisons qui justifient ce choix breton traité par José-Maria avec une originalité criante.

Certains critiques diront que la Bretagne hérédienne a la sensibilité et la grâce de ces cartes postales où s’étalent des couchers de soleil rouge feu et truqués. Leur point de vue peut se défendre. Mais, en y regardant à deux fois, il y a mieux que cela dans ces sonnets.

Le parti pris de Heredia est pictural ; il va opposer des horizons et des ciels, des effets de lumière sur l’océan, des floraisons changeantes et s’appuyer sur une palette violente dont il va tirer sans vergogne un riche profit.


Que de flamboiements inattendus

Il déclare une fois pour toutes que le soleil est rouge, que la lande est rose et mauve, la mer améthyste. Puis, partant de ces constatations, il va décliner sur toutes les nuances. On est loin des gris tamisés qui ont fait la fortune romantique de la Bretagne depuis Chateaubriand ! Ce flamboiement inattendu n’en est pas moins exact et il modifiera la perception coutumière du pays. Le peuplement du décor ne sera pas moins baroque. Nous sommes ici sur « la terre des vieux clans, des nains et des démons » et la moindre pierre dressée ou couchée signale indubitablement « le tombeau d’un brave », géant « kimrique », celte démesuré. Des guerriers celtes, Heredia en voit partout :

Pour me conduire au Raz, j’avais pris à Trogor
Un berger chevelu comme un ancien Evhage
qui ne parle que breton et s’écrie inspiré :
« Senz ar mor ! » (regarde la mer !)

Cette « race antique aux yeux pensifs » conserve une force insoupçonnée et se baigne sur les rivages avec les étalons, spectacle propre à enchanter Heredia, grand amateur du thème du Centaure. A cette vision répond celle, classique, des femmes de marins priant Notre-Dame-des-Flots tandis que sonne l’angélus de Roscoff à Sybiril...

Ceux qui ont horreur des clichés et des idées reçues haïront la Bretagne de Heredia, et ils n’auront pas tort.

Mais José-Maria, malgré ses éclats de trompette et sa débauche de couleurs, est parvenu à délivrer l’Armorique littéraire de ses versions noir et blanc, de ses mélancolies programmées, de sa tristesse et des pluies éternelles.

Qu’il en ait trop fait, c’est certain.

Faut-il pourtant s’en plaindre ?

Anne Bernet
Le Libre Journal Hors série n° 1
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