Le Libre Journal de la France Courtoise - Hors série n° 1 - pp. 26 et 27

Les Provinciales

Chénier
ou le soleil dans les cachots

La popularité ne va pas toujours à qui la mérite. La France entière fredonne encore « Il pleut, il pleut, bergère ! », mièvre pastorale du dantoniste Philippe Fabre, dit d’Églantine. Et l’on chante toujours le sirupeux « Plaisir d’amour » du gluant Florian. Tous deux s’intitulèrent poètes et concoururent à faire, du siècle des Lumières, l’un des plus décevants de notre histoire poétique. En revanche, l’oeuvre d’André Chénier, qui illumine les dernières années de l’Ancien Régime de sa grâce, et la Révolution de son éclat vengeur, reste aussi méconnue que l’homme. On a tout dit d’André de Chénier, et, de préférence, n’importe quoi. Ce destin, brutalement tranché dans sa trente-deuxième année, dérange. Il dérangea sa famille, accusée de n’avoir pas su le défendre et qui ne comprit jamais que, parmi les quatre fils Chénier, le génie littéraire, c’était André, et non son frère Marie-joseph, parolier du « chant du départ »...

Il dérangea la République, qui réalisa tardivement qu’il est fâcheux d’envoyer un grand poète à l’échafaud...

Au bout du compte, tout le monde essaya de ne pas trop attirer l’attention sur ce cas malheureux.

Rien n’y fit, cependant, et l’étoile sanglante de Chénier brille encore.

Si les circonstances qui présidèrent à la naissance d’André Chénier ne sont pas banales, elles ne le prédisposaient pas, au contraire, au drame. Consul de France à Constantinople, M. de Chénier père rencontre une demoiselle grecque qui a le bon goût d’être non seulement ravissante et de bonne famille, mais également catholique. Ne voyant aucun obstacle à l’amour qu’il ressent pour sa belle Hellène, il s’empresse de l’épouser et de lui fabriquer quatre garçons. Ainsi André vient-il au monde en 1762 à Galata, faubourg d’Istanbul. Le bonheur stanbouliote n’a qu’un temps. Promu à Salé en 1767, le consul de France n’envisage pas de transporter sa famille chez les Barbaresques ; il l’installe à Paris. André a cinq ans. Sauf pour de rares séjours sur la côte languedocienne, il ne reverra jamais l’éblouissement des soleils du Midi. Qu’importe, puisque l’exilé transporte avec lui la lumière des Echelles du Levant... Et qu’elle ne le quittera plus.


Privé des éblouissements du Midi

Ni au collège de Navarre où il trompe la tristesse du pensionnat en se jetant dans la lecture de Pindare et d’Homère ; ni dans les alcôves où, jeune homme, André va chavirer des marquises aux cheveux poudrés en imaginant étreindre Myrtho, la jeune Tarentine ; ni à Londres où il va s’ennuyer trois années comme secrétaire d’ambassade. Ecrit-il ? Oui, sans cesse : des élégies, des idylles, qu’il se garde, rare modestie, de publier. Vient la Révolution. A l’instar de tant d’autres qui, demain, la combattront jusqu’à la mort, André Chénier est d’abord séduit et abusé par les idées nouvelles. Il sort de sa réserve littéraire et de son anonymat pour donner à des journaux des pièces en vers de circonstance, l’une glorifiant le Serment du jeu de Paume et, l’autre, le régiment des Suisses de Chateauvieux, le seul régiment helvète qui manquera à la fidélité jurée à la monarchie.

Mais Chénier est intelligent. Passés ses premiers enthousiasmes, les excès, les débordements sanglants des révolutionnaires lui ouvrent les yeux ; il ne peut pactiser avec ces gens. Il avait rêvé de la République de Périclès ; il est confronté à un monstre sanguinaire. Chénier reprend la plume et devient journaliste. Journaliste royaliste, au moment où la presse « des amis du Roi » est en sursis, avant de voir ses rédacteurs massacrés, comme François Sulault, ou envoyés à la guillotine. Cela n’empêche pas André de défendre Louis XVI, de s’opposer vaillamment à un éventuel régicide.

Au lendemain du 21 janvier, ayant tenté de défendre son Roi par tous les moyens, Chénier songe enfin à pourvoir à sa propre sécurité : il se cache à Versailles. Las de se terrer de la sorte, après un an, il commet l’imprudence de rentrer à Paris, en pleine Terreur... Les amis chez qui il loge sont incarcérés ; on l’arrête en même temps qu’eux. Enfermé quatre mois à Saint-Lazare, André découvre le seul moyen de survivre : se faire oublier... Ainsi parvient-il à durer. On est en juillet 1794 ; les fournées du tribunal révolutionnaire gonflent de jour en jour mais la chute de Robespierre est proche. C’est alors que le vieux consul de France décide de faire quelque chose pour son fils... Il entame le tour de ses relations dans l’espoir d’obtenir l’élargissement de son aîné. Le résultat est immédiat : Comment ? le dangereux contre-révolutionnaire Chénier était à Saint-Lazare et on ne le savait pas ! On remédia aussitôt à cet oubli. Le 24 juillet, André Chénier est guillotiné.


Chateaubriand découvrira l’assassinat du grand poète

Sur l’instant, personne ne mesure l’ampleur de la catastrophe. Le mort n’était, après tout, qu’un obscur petit journaliste royaliste...

C’est Chateaubriand, à qui Marie-joseph Chénier va prêter quelques papiers de son frère, qui va, en 1802, réaliser qu’on a assassiné le grand poète du XVIIIe siècle... Qu’y a-t-il exactement dans les archives Chénier ?

On ne commencera à le savoir qu’en 1819, avec une édition aussi posthume qu’incomplète du poète.

Il faudra attendre 1920 pour obtenir une intégrale de l’oeuvre...

André Chénier était un enfant de l’Hellade propulsé dans ce XVlIle siècle imbu d’idées nouvelles, de découvertes scientifiques.

Lorsqu’il chante, il unit une Méditerranée antique magnifiée par ses souvenirs d’enfance à l’éblouissement que lui procure également le monde moderne. Chénier voudrait s’essayer à écrire l’épopée de son temps : il n’en aura pas le loisir.

Mais, ce n’est pas dans ce genre qu’il atteindra la postérité.

Ce qui nous touche chez lui, c’est moins la grâce, exquise, quoiqu’un peu trop sucrée, d’un vers comme « Pleurez, doux alcyons, pleurez ! », que les soupirs désespérés ou les cris de rage et de vengeance que sa haine de la Terreur lui arrachera, prisonnier à Saint-Lazare. Par goût citoyen d’un univers artificiel, et ravissant, Chénier va le devenir, par force du système carcéral révolutionnaire. Chénier était bien un fils de cette société mourante de l’Ancien Régime, que la douceur de vivre avait amollie. Devant la tourmente et la mort, à l’instar de ses amis, le mondain laissera la place au lutteur. Chénier, dont la seule arme aura été sa plume, mourra en combattant. Attendrir la postérité sur le sort de la belle Aimée de Coigny, sa compagne de captivité, qui, plus heureuse que son poète, sortira vivante du cauchemar, répéter, cri de Chénier tout autant que de la jeune femme « Je ne veux pas mourir encore ! », n’est, en de telles circonstances, qu’un voeu pieux. Clouer au pilori de l’avenir ceux qui vous envoient à l’échafaud est une attitude plus virile.


"Je ne veux pas mourir encore"

Sentant la Faucheuse le frôler chaque jour de plus près, André écrit l’un des plus beaux textes combattants de notre littérature, les « Iambes », qu’il expédie à son père caché dans son linge sale.

Nul ne resterait donc pour attendrir l’histoire
Sur tant de justes massacrés ?
Pour consoler leurs fils, leurs veuves, leur mémoire
Pour que des brigands abhorrés
Frémissent aux portraits noirs de leur ressemblance
Pour descendre jusqu’aux Enfers
Nouer le triple fouet, le fouet de la vengeance
Déjà levé sur ces pervers ?
Pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice ?

C’est à ces vers que l’on peut mesurer la perte que nous avons faite le jour où la République tua André Chénier.

Anne Bernet
Le Libre Journal Hors série n° 1
Ecrivez-nous ! - Page d'accueil - Haut de page