Chateaubriand
ou la Bretagne métmorphosée
Parisien épris de mondanités, voyageur toujours attiré par de nouveaux rivages, François-René de Chateaubriand, à première vue, n’apparaît pas comme un homme du terroir. Cadet sans part à l’héritage paternel, le beau vicomte, tout au long de sa vie, donnera l’impression d’avoir rompu les amarres. Au point que l’on pourrait se poser la question : « Chateaubriand aimait-il la Bretagne ? »
Pour avoir connu presque dix ans d’exil, il saura la poignante, l’insupportable nostalgie de la patrie perdue ; il la dira dans « Les Aventures du dernier Abencérage », où le chevalier chrétien captif à Grenade chante cette balade, les seuls vers de l’auteur passés à la postérité : « Combien j’ai douce souvenance du joli lieu de ma naissance... ». Or ce joli lieu est son supposé village de l’Ariège ou du Bigorre. On est loin de l’arrière-pays malouin. Et pourtant. Dans les premiers chapitres des « Mémoires d’Outre-Tombe » vient cette étrange confidence, alors que Chateaubriand se remémore sa première arrivée à Combourg : « Mon coeur battait au point de repousser la table sur laquelle j’écris ». Voilà bien de l’émotion pour parler d’une terre qui lui eût été indifférente...

La nostalgie de la Patrie perdue

En fait, c’est à travers sa propre personnalité que Chateaubriand adore la Bretagne. Car il s’est, une fois pour toutes, posé en archétype du Celte.
Jeune homme à la tête passablement exaltée, François-René découvre Ossian, pseudo-barde calédonien dont la poésie âpre, échevelée, pleine de nuages, de landes et de tempêtes va correspondre à merveille à ses aspirations. Pourquoi s’identifie-t-il si bien aux complaintes de l’aède des Hautes Terres ? Parce qu’il y a dans leurs caractères des points qui, en effet, sont communs au tempérament celte. Déchiré entre les orages de la chair, ceux de la guerre (auxquels il n’aime se frotter que sur le papier) et une confuse aspiration au dépassement de soi, voire à la sainteté, Chateaubriand se sent plus à son aise dans les royaumes mythiques de la Celtie primitive que dans la France de Napoléon.
De cette forme d’esprit, l’appel du large est un facteur dominant. Né sur les remparts de la cité corsaire de Saint-Malo, François-René se croit bercé par une grande tradition maritime familiale. Ce qu’il ne sait pas, et qu’il se gardera de dire lorsqu’il l’aura appris, c’est que Monsieur son père, à l’instar de ses compatriotes, s’est enrichi dans le commerce du bois d’ébène. Ne pouvant satisfaire ce goût dans une carrière d’officier de marine qui va très vite se fermer devant lui, il se saoulera de vent au sommet de sa tour et rêvera de traversées et de naufrages avant d’en courir vraiment les périls.

Les orages de la chair et de la guerre

Y a-t-il réellement chez lui un goût de la mort, un fond de tristesse propice aux tentatives de suicide ? Oui et non. Breton dans sa familiarité et son attirance pour l’au-delà, son penchant prononcé pour le souvenir des trépassés et sa croyance au fantôme à la jambe de bois qui hantait Combourg, Chateaubriand n’est pas un neurasthénique. A un jeune lecteur qui avait trop lu « René » et prenait la pose, il dira : « Mon ami, à votre âge, j’étais très gai ! ». Au fond, Breton romantique, Chateaubriand ne l’est que dans son souvenir. De son vieux duché, il a une perception aristocratique peuplée de Gaulois, de seigneurs ardents et violents et le souci, propre à son milieu familial, des libertés de la province qui seront mises à mal à la Révolution.
A l’époque, cela n’est en rien original et La Rouërie, Limoëlan (qui fut au collège le camarade de François-René) et Armand de Chateaubriand, en ralliant la chouannerie, pousseront à ses extrêmes limites cet état d’esprit.
Entre la vérité et l’exagération, François-René ne fait pas toujours la différence. Aussi ses pages comptent-elles d’étranges contrastes. La ville bretonne est toujours présentée comme vivante et pittoresque, la campagne, les ports, comme riants et joyeux. La fameuse description du printemps en Bretagne, les évocations d’enfance à Plancoët sont souriantes et claires. Où donc est la Bretagne terrible et tragique ? A Combourg et à Combourg seulement ! Autrement dit, dans le seul fief du vicomte. Là, se déchaînent les orages, les tempêtes d’équinoxe, les courses échevelées sur la lande, les promenades solitaires sur l’étang. Rien de tout cela n’existe en dehors de cette enclave étrange, nouvelle forêt de Brocéliande de ce nouveau Merlin que ses belles amies surnommaient « l’enchanteur ». Peu importe cette relativité du paysage breton romantique. Combourg, désormais, sera omniprésent. A cette légende correspond une image de la femme de Bretagne, enchanteresse fatale, aux hommes ou à elle-même. Cette druidesse, cette fée est d’abord fille de son sang : la plus prestigieuse, Lucile de Chateaubriand, la soeur idolâtrée ; la lointaine parente que fut Thérèse de Moëlien, amante de La Rouërie, morte sur l’échafaud.

La légende de la fatale enchanteresse

Elles s’incarnent toutes en Amélie, la soeur de René, mais surtout en Velléda, la seule véritable héroïne féminine des « Martyrs ».
Grisé de ses mots, de ses cadences, de son enchantement, Chateaubriand finira par s’identifier à ce héros qu’il campe si bien dans « Les Mémoires d’Outre-Tombe ». Le lecteur qui sait que l’Enchanteur mentait ne s’en soucie plus. Il croit à ses mensonges, aux couleurs du génie. Pareillement, il croit à cette Bretagne de fantasmagorie. Dans son orgueilleux tombeau du Grand Bée, le père du romantisme a gagné la partie. « Le mal du siècle » n’était pas un mal breton.
Mais tout le monde a fini par s’en persuader.
Anne Bernet