George Sand,
la berrichonne incendiaire
C’est une question chère aux historiens de savoir si les grands événements déterminent les grands hommes ou si ces derniers étaient déjà faits de l'étoffe des héros. L'énigme vaut aussi pour la littérature : le romantisme est-il né de quelques jeunes écrivains légèrement fous ? Ou ces jeunes gens sont-ils devenus fous parce qu'ils étaient romantiques ? A contempler Aurore Dupin, alias George Sand, on penchera pour la première hypothèse.
Aurore, lorsqu'elle vient au monde le 1er juillet 1804, ne naît-elle pas dans une famille tout à fait normale ? L'affaire remontait à loin.
Au début du XVIIIe siècle, Philippe de Koenigsmark, un peu trop porté sur les plaisirs de l'alcôve, disparut dans des circonstances fort mystérieuses, très vraisemblablement assassiné par un cornard mauvais joueur. La victime de cette tragédie n'ayant point été retrouvée, sa soeur, Marie-Aurore, était dans l'impossibilité d'hériter. La demoiselle, fort marrie, alla se plaindre à l'électeur de Saxe et futur roi de Pologne, Auguste Il. Ce prince prêta à l'éplorée une oreille si attendrissante qu'il fut bientôt père d'un robuste garçon. Ce royal bâtard, installé en France, devint le maréchal de Saxe, glorieux vainqueur de Fontenoy. De passade en passade, la descendance du maréchal s'incarnait, à l'aube du XIXe siècle, en la personne d'un fringant lieutenant, Maurice Dupin. Ce chenapan, qui avait de qui tenir, revint des campagnes d'Italie flanqué d'une épouse de très petite extrace qu'il avait dérobée à son général dont cette demoiselle était la chère amie... Ainsi naquit Aurore. Elle allait faire quelque bruit en ce monde. Superbement indifférente au qu'en dira-t-on bourgeois, la grand-mère d'Aurore, tutrice de la fillette depuis que le fougueux Maurice s'est tué dans un accident de cheval, l'élève comme un garçon, lui met des pantalons plutôt que des jupes, l'envoie nager dans l'Indre et chasser le lièvre à travers la verte et brumeuse campagne berrichonne. Aurore, qui tient à la fois du hobereau (efforts de l'aïeule) et de la couventine (tentatives perdues d'avance des dames Augustines...), épouse le jeune baron Casimir Dudevant. Ce serait un mauvais mariage parmi tant d'autres si la baronne ne se consolait pas avec tous les blondinets de La Châtre, au vu et au su de toute la ville offusquée. Parmi eux, Aurore, qui a vingt-six ans, élit le fils du receveur, jules Sandeau, charmant gamin de dix-neuf printemps. Leurs rendez-vous sont si bruyants que l'infortuné Casimir déclare forfait. Libérée des liens conjugaux, Aurore, suivant jules, monte à Paris et veut se lancer dans la littérature. En 1832, lassée du mignon, Aurore tente sa chance en solitaire. Elle se lance sous un pseudonyme masculin, George Sand (indiscret emprunt à Sandeau), qui ne trompe personne. « Indiana » est un succès. Dès lors, comme il faut vivre et élever ses deux enfants (qui, vraisemblablement, ne sont pas ceux de Casimir), George-Aurore entame une carrière de forçat des lettres.
A raison de vingt pages chaque nuit, elle produit une oeuvre gigantesque. Fatalement, la qualité n'est pas toujours excellente. George Sand serait aujourd'hui totalement oubliée si elle ne s'aventurait pas dans un genre nouveau : l'étude paysanne, régionaliste et folkloriste. Entre deux discours forcés, l'ancienne petite sauvageonne en revient à son seul véritable époux, le Berry.

Entre hobereau et couventine

Elle s'y est risquée dès son second livre, « Valentine » : une jeune aristocrate idéaliste et berrichonne épouse contre son gré un grossier châtelain (c'est Casimir...). Or, elle est aimée en secret par son beau fermier... Sous les règlements de compte personnels et la banale intrigue amoureuse, George, pour la première fois, dit les lentes eaux et les traînes de brouillard de sa province. Elle y prend goût et, sur sa lancée, donne « Mauprat » et « Jeanne ». L'accueil du public est mitigé. C'est que George, pour faire authentique, patoise. Autant écrire en chinois ! La leçon lui est profitable : elle opte pour un style qui lui sera particulier, habile compromis entre un français désuet, archaïque et naïf, et le parler berrichon. Elle innove, avec un vocabulaire aimablement estropié : pastoure pour bergère, bâtine pour selle, têteau de chêne pour un chêne étêté. Elle risque des phrases d'apparence incorrecte : « J'attendais mon petit père à passer » ou des formules locales : « Je viens vous faire l'honneur de vous semondre », ce qui signifie vous entretenir. Cette fois, la muse du Berry a touché juste. « La Mare au Diable », parue en 1846, est un véritable triomphe. Le public parisien s'émeut de cette pastorale qui fleure bon le terroir. George garde bien des réminiscences rousseauistes, héritage d'une éducation dont l' « Emile » ne fut pas absent, mais rien ou presque dans le livre n'est artificiel. Afin de le prouver, elle conclut par une anthologie des coutumes nuptiales berrichonnes. Elle en connaît chaque détail : comment le fiancé feint de prendre d'assaut la maison de sa promise ; comment le gardien de la jeune fille interdit l'entrée du logis qui ne sera finalement accordée qu'au terme d'un concours de chansons.
En 1847, Aurore tâte d'un thème plus audacieux mais qui lui tient ancestralement à coeur : celui de la bâtardise. « François le Champi » est un enfant de l'amour que sa mère a abandonné. Il est beau et vertueux ; il épousera la riche meunière. Les mauvaises langues affirment que George avoue là son goût pour les garçons beaucoup plus jeunes qu'elle. Certes, mais l'histoire du Champi en dit davantage sur les traditions de l'ancienne meunerie et sur le statut des bâtards dans la société paysanne que sur les coquineries de son auteur. En 1848 paraît « La Petite Fadette ». Au demeurant, Fadette et Aurore se ressemblent comme des soeurs : sorcières, séductrices, jeteuses de sorts, gardiennes des recettes antiques qui guérissent les hommes et les bêtes, mais également filles de la terre qui estiment d'un regard le rendement d'un champ, les possibilités d'une terre ou la valeur d'un boeuf. Depuis la « Velléda » de Chateaubriand, les enchanteresses sont à la mode et les ensorcellements aussi. George Sand sait les pratiques des rebouteux et les astuces du mauvais oeil.

Une éducation Rousseauiste

« La Petite Fadette » est une somme de la sorcellerie berrichonne ; la réputation en restera à la province. Il y a juste assez de soufre pour exciter les imaginations. Mariant ce qu'elle aime, la musique et les diableries, George raconte « Les Maîtres sonneurs » qui ont tant l'art de faire danser les autres jusqu'à l'épuisement et « Joset l'ébervégé ». Un ébervégé regarde le monde avec des yeux écarquillés de surprise.
Tel est Joset. Le gars, hélas, a un autre don : il est musicien. Comme tous les sonneurs, on prétend qu'il a passé un pacte avec Satan. Or, le prince des Ténèbres vient toujours chercher sa proie. Voilà pourquoi les sonneurs deviennent fous et finissent par se détruire. Ce sera, en effet, le destin du pauvre Joset... Dans le même temps qu'elle chante le monde immuable des saisons et des ruraux, George voudrait que la société bouge.

Pétroleuse avant l'heure

Elle se pique de socialisme, ce qui fait bien rire Lamennais. Est-on socialiste quand on se vêt de soie et vit dans un château ? Sand croit que oui. La preuve : elle investit ses droits d'auteur dans la fondation d'un journal de gauche, « L'Eclaireur de l'Indre ». La révolution de 1848 laisse croire à Aurore qu'elle va jouer un rôle immense. Complètement exaltée, se prenant pour Manon Roland et Théroigne de Méricourt, elle destitue les uns, promeut les autres, y compris son fils qui n'en demande pas tant (finalement, il doit être de Casimir !). Les élections du 28 avril mettent un terme à cette frénésie. Hélas, la paysannerie ingrate en veut à la châtelaine rouge ! N'a-t-elle pas fait coffrer les « bons députés » et prétendu (c'est un mensonge) obtenir gratuitement du ministre Ledru-Rollin toutes les terres du canton ?
Pétroleuse avant l'heure, George a allumé un feu qui manque se retourner contre elle. Il faut calmer les gens de La Châtre qui veulent incendier Nohant...
L'été venant, elle se calme. Sa fortune et ses loisirs la transforment en assistante sociale chargée de régler les problèmes des humbles. ils ont oublié qu'ils voulaient la brûler vive. La baronne Dudevant se métamorphose en « bonne dame de Nohant », un rôle qui la comble. C'est dans son sillage qu'elle meurt en 1876. Berrichonne pour l'éternité.
Ce fut son choix le plus aisé...
Anne Bernet