Le Libre Journal de la France Courtoise - Hors série n° 1 - pp. 20 et 21

Les Provinciales

Pierre de Ronsard,
le Grec de Vendôme

La postérité ne fut pas tendre à Pierre de Ronsard. Peut-être avait-il joui, de son vivant, d’une trop grande célébrité, glané des honneurs et des biens qu’il est rare de voir échoir aux poètes ? Lui qui, au XVIe siècle, fut le plus grand, sombra, presque aussitôt sa mort, dans un profond oubli... Sans doute y serait-il resté englouti si, au XIXe, Sainte-Beuve ne l’avait redécouvert et ne lui avait rendu sa place au panthéon de notre littérature. Ronsard entra dans les programmes scolaires. Consécration, direz-vous. Non... Trahison plutôt. Les élèves découvrirent un vieux sourd amateur de nymphettes, qui leur faisait, en vers, des propositions égrillardes en leur offrant des roses. C’est la seule image qu’en conservèrent des générations de lycéens. Dommage. Le véritable Ronsard, il est vrai, est difficile à soumettre aux adolescents. Poète de cour et helléniste distingué, ses références classiques leur échapperaient totalement ; politique, ses sévérités, voire son intolérance, offenseraient l’éducation laïque et obligatoire ; bacchiaque, il proclamerait trop haut les joies de l’ivresse, à l’heure où l’alcool est classé au rang des fléaux nationaux ; amoureux, il se révélerait si salace que les plus affranchis en resteraient ahuris.

Ronsard, avec ses qualités et ses défauts, est l’archétype d’une époque et d’une civilisation : la France intellectuelle et paillarde de la Renaissance ; et le pur produit de son Vendômois natal.

Il naquit en 1524 au manoir de La Possonnière, à une lieue de Couture-sur-Loir. La demeure avait été bâtie à la fin du XVe siècle par l’aïeul de Pierre, et modifiée au goût du jour par son père, rentré fasciné d’Italie. La vertu cardinale de Ronsard n’était certes pas la modestie. N’écrivait-il pas :

Quelqu’un, après mille ans, de mes vers étonné
Voudra, dedans mon Loir, comme en Permesse boire
Et, voyant mon pays, à peine pourra croire
Que d’un si petit lieu tel poète soit né.

On n’est pas plus simple... jeune homme, frotté de belles lettres au collège de Navarre, puis page à la Cour, il semble bien que l’envie l’ait titillé de renier La Possonnière et les aïeux, braves « sergents fieffés de la forêt de Gastine ». Un génie de la lyre, au talent aussi éclatant que le sien, ne pouvait être de si piètre extrace ! Lui, le nouvel Orphée (rien de moins !), devait être né en une patrie autrement plus présentable. Orphée était thrace, Pierre se naturalisa danubien... Il serait né « d’où le fleuve Danube est voisin de la Thrace ». Le sire de Ronsard était parti pour devenir un redoutable et sinistre prétentieux... C’est alors que le garçon de vingt ans tombe malade et, guéri, découvre qu’il a perdu l’ouïe. La carrière des armes et la diplomatie lui sont désormais également fermées. Mais son orgueil et son talent sont intacts. Sa plume lui fournira la gloire dont le mauvais sort a voulu le priver. L’oeuvre poétique de Pierre de Ronsard est à multiples facettes. Prolifique, elle est aussi inégale. Par déformation estudiantine et tendances naturelles à la prétention ampoulée, Pierre écrit lourd et pompeux. Mais comme il est intelligent, qu’il possède un sens aigu des goûts de son public, il va apprendre à cultiver une relative simplicité. Alors, ce pédant deviendra exquis.

Ce qu’il y a de meilleur en lui : son attachement inavoué au Vendômois, ses racines paysannes capables d’apprécier la nature sauvage ou domestiquée, ses côtés joyeux luron porté sur le bon vin et les jolies filles vont se marier merveilleusement à sa profonde connaissance des Grecs et des Latins.


L’archétype d’une civilisation

De ce croisement va surgir un monstre sublime et charmant ; une version grecque de la vallée du Loir. Malheureux à mourir quand il était « vingt ou trente mois / Sans retourner en Vendômois », Ronsard perçoit sa province sous un double visage : l’aspect civilisé, suite de promenades obéissant à toute une symbolique mystico-amoureuse héritée du Moyen Age, à travers des jardins peuplés de fontaines, d’arbres et de fleurs dont la présence ne doit rien au hasard : l’aspect sauvage que dominent des forêts superbes encore respectées par l’homme, où s’ébattent, outre la faune normale, une pléiade de divinités échappées de la mythologie antique, et les rivières et les fleuves où nagent, pas le moins du monde dépaysés, les mêmes hôtes de l’Olympe. Tant qu’il ne s’échappe pas de ce cadre, Ronsard est délicieux. C’est ainsi que vont s’épanouir les fleurs des « amours ». Tour à tour, Pierre chantera quatre jeunes filles. Elles lui devront l’immortalité littéraire ; il leur devra une bonne part de sa propre gloire.

La première et la plus célèbre surgit dans son existence pendant un bal au château de Blois. Elle joue du luth en chantant un branle de Bourgogne. Italienne, elle se nomme Cassandre Salviati. Ronsard a le coup de foudre ; Cassandre reste froide comme la glace. Elle a quinze ans, lui trente à peine, mais il a perdu ses cheveux et il est sourd comme un pot... Il aura beau effeuiller en soupirant toutes les roses du Val de Loire, Mignonne ira avec un autre cueillir sa jeunesse. Tant pis ! A Bourgueil, à peu près à la même époque, il rencontre Marie, une fleur des champs simple et charmante. Oubliée Cassandre ! Il déploie autour d’elle toute une féerie champêtre, écoute, avant Roméo et Juliette, le chant de l’alouette et celui du rossignol, s’extasie sur sa façon ravissante d’arroser ses plates-bandes d’oeillets et de roses. La mère de Marie finit par se fâcher. Le prétendant n’a pas l’air honnête : elle lui ravit promptement sa fille. Pierre se venge en chantant la mort de Marie, comme Pétrarque, dont il s’inspire à l’époque, a chanté celle de Laure. En fait, la morte est la princesse Marie de Clèves dont le futur Henri III était éperdument épris. Ronsard découvre l’intérêt de célébrer les dames contre monnaie. Après l’amie de Henri de Valois, il s’intéresse à Hélène de Surgères. La demoiselle n’est pas spécialement belle, affreusement bas-bleu. Comble de malchance : le fiancé que sa famille avait enfin réussi à lui décrocher vient d’être tué à la guerre. On comprend que l’infortunée Hélène ait besoin de consolations.


Les reniements du nouvel Orphée

Outre le fameux sonnet, il lui dédie une ode pétrie de réminiscences virgiliennes :

Je plante en ta faveur cet arbre de Cybèle
Ce pin (...)
Faunes qui habitez ma terre paternelle
Qui menez sur le Loir vos danses et vos tours
Favorisez la plante et lui donnez secours.

La pastorale va bien à Ronsard, qu’il tâte de l’églogue bucolique ou s’essaye à une facilité qu’il prétend emprunter à Anacréon. L’ode de la forêt de Gastine dont ses ancêtres étaient gardiens pour le Roi est le plus réussi de ses essais mythologico-campagnards. Il est question de tailler des coupes sombres dans les bois ; voilà Ronsard qui bondit, écologiste avant l’heure, mais au nom d’arguments qui laisseront sans doute pantois l’honnête métayer de chez lui :

Ecoute, bûcheron, arrête un peu le bras !
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas
Ne vois-tu pas le sang, lequel dégoutte à force,
Des nymphes qui vivaient dessous la dure écorce ?

Mais tout en déplorant le sort des Nymphes et des Dryades dont le bûcheron ne sait rien, Ronsard plaint les oiseaux de la sylve détruite, la fuite des cerfs et des chevreuils, l’agonie des chênes séculaires, l’abandon des bergers qui venaient s’abriter au soleil l’été et jouaient du flageolet pour leur jeannette. Se dépouillant de ses artifices littéraires, Ronsard est enfin l’amoureux du Vendômois et de la nature, capable de s’extasier sur des fourmis au pied d’une aubépine en fleurs au printemps :

Or vis, gentil aubépine
Vis sans fin,
Vis sans que jamais tonnerre,
Ou la cognée, ou les vents,
Ou les temps
Te puissent ruer par terre.


Grand partisan, courtisan médiocre

Les guerres de religion commencent. Pierre oublie ses beuveries, ses amours et jusqu’au Vendômois. Il lie son sort au parti de la Régente Catherine. La Reine et le jeune Charles IX lui en garderont une immense reconnaissance, le combleront de biens. Partisan, il a été grand en écrivant sa « Remontrance au peuple de France » ; courtisan, il est médiocre en produisant sur commande « La Franciade », exaltation de la pseudo-origine troyenne de la Maison capétienne. Charles IX meurt jeune ; Ronsard est vieux ; la cour de Henri III gaie. Vestige d’un temps disparu, le poète se retire au prieuré de Cosmes-sur-Loire, près de Tours, cadeau de Charles IX. Il médite sur la mort, sans y mêler, cette fois, comme il le faisait dans les « Stances », des considérations sur les charmes intimes de son amie du moment... Et disparaît le 27 décembre 1585. On l’enterre en grande pompe, et pour plus de deux siècles. Ses élégies amoureuses et vendômoises le sauveront.

Anne Bernet
Le Libre Journal Hors série n° 1
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