Le Libre Journal de la France Courtoise - Hors série n° 1 - pp. 18 et 19

Les Provinciales

Rimbaud,
l’évadé de Charleville

On ne le dit pas, on ne le sait pas : Charleville est une cité charmante. Il ne manque à sa place Ducale, pour égaler la place des Vosges, que d’être parisienne. Les quais de la Meuse ont cette beauté nostalgique et rêveuse qui n’appartient qu’à la province française. Oui, Charleville a bien de la grâce...

Peut-être est-ce au plus révolté de ses enfants, Arthur Rimbaud, qu’elle doit sa mauvaise réputation. Il y naquit le 20 octobre 1854 et bientôt il la détesta. Au vrai, ce n’était pas Charleville qu’Arthur haïssait : c’était sa mère. Mais terre et mère demeuraient pour lui trop imbriquées pour qu’il tentât officiellement de les différencier. Vitalie Cuif, épouse abandonnée du capitaine d’infanterie Frédéric Rimbaud, n’avait jamais été une jeune fille ni une femme heureuse et, partant, elle n’était pas devenue une femme tendre et commode. Issue de la paysannerie ardennaise, elle en gardait les traditions et les valeurs, mais s’y prit si maladroitement pour les faire partager à ses enfants que son fils, à quinze ans, les vomissait... Il n’en fallut pas davantage pour que l’adolescent amalgamât, dans une commune haine, sa famille, ses origines et son terroir.

Bon latiniste, Arthur n’avait guère besoin de dictionnaire pour donner l’étymologie de son patronyme. Rimbaud venait du bas latin « rimbaldus » et signifiait tout bonnement ribaud, ce qui, évidemment, n’est guère flatteur. Ecrasant de mépris, il arguait de cette explication et affirmait : « Maîtres et ouvriers, tous paysans ignobles ! » « Ma race ne se souleva jamais que pour piller ».


La haine de Terre et Mère

Cette race qu’il jugeait âpre au gain peuplait Charleville. Voilà, au fond, le pire reproche qu’il pouvait adresser à « Charlestown », « Charlepompe »... « De la platitude, de la mauvaiseté, de la grisaille ! » soupirait-il ; « Ma ville natale est supérieurement idiote entre toutes les villes de province ! » et, goguenard, il mettait en scène, dans l’un de ses premiers poèmes « A la musique », « les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs », « les rentiers à lorgnon » venus écouter la fanfare du régiment sous le kiosque.

La guerre de 1870 n’allait pas le réconcilier avec cette société ridicule, lui qui, avant de voler au secours de la commune, s’enthousiasmait déjà en évoquant Saint-Just et les volontaires de 1792. Arthur Rimbaud, même à travers son triste père, gardait de la carrière des armes une idée romantique et juvénile, inconciliable avec le spectacle que lui offrait sa ville en ébullition patriotique. « La population prodhomesquement spadassine, les épiciers en retraite qui revêtent l’uniforme, les notaires, les vitriers, chassepot au coeur ». De tels guignols en proie au « patrouillotisme » saccageaient, dans sa mémoire enfiévrée, l’évocation de jeunes volontaires pieds nus et déguenillés de l’An II.

Sa guerre à lui aurait à tout jamais le visage impassible du « Dormeur du val ». Cette guerre dont il espérait vaguement qu’elle renverserait ce monde inepte, bouleversement qui valait bien quelques sacrifices. Tel celui de sa promenade favorite, les vergers et les jardins du Bois d’Amour abattus au nom de fumeux impératifs stratégiques. « Quel saccage dans le jardin de la Beauté... »

Il fallait fuir afin de ne pas crever semblable à ces gens. A seize ans, Arthur, enragé, fuguait, revenait, ramené par les gendarmes et calotté par « la mother ».

A son professeur, Izambard, jeune homme sérieux et passionné qu’épouvantait sa mission exaltante de protéger l’enfant génial, il écrivait, amer : « En restant à Charleville, malgré mon immense envie de départ » et puis, le petit Poucet repartait... Verlaine, enfin, l’appelait à Paris.

La déception fut vite au rendez-vous. Il n’était pas la dupe de cette capitale où, nonobstant l’azur halluciné de ses yeux, on lui trouvait l’allure lourdaude d’un jeune paysan des Ardennes (ce qu’il était précisément sans le reconnaître...). Dès juin 1872, étouffant dans la canicule parisienne, il avouait à un camarade de collège : « La province, où l’on se nourrit de farineux, où l’on boit du vin du cru et de la bière du pays, ce n’est pas ce que je regrette ; les rivières ardennaises, voilà ce que je regrette... ». Un cri du coeur échappé à sa pudeur et qui traduisait quelle complicité secrète le liait d’amour aux paysages de son pays.


Il déteste le "patrouillotisme"

La douce, grave et belle campagne ardennaise inspire à Rimbaud ses meilleurs vers, ses descriptions verdoyantes où jasent les ruisseaux. La Meuse, contemplée de sa fenêtre, lui dicte « Le Bateau ivre ». « Par les soirs bleus d’été, j’irai par les sentiers, picoté par les blés, fouler l’herbe menue ». « C’est un trou de verdure ou chante une rivière, accrochant follement aux herbes des haillons d’argent ». « C’est un petit val qui mousse de rayons ». Le vrai Rimbaud, loin des défis, des blasphèmes furieux de sa jeunesse encolérée, dit « les pigeons qui tremblent dans la prairie », et désire « Expirer en ces violettes humides dont les aurores chargent ces forêts ». Il ose même ici ou là un mot de patois ardennais, le patois de ses ancêtres honnis : « Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache noire et froide » et il écrit « flache » en place de flaque.


Retour en Rimbaldie

Et ce n’est peut-être pas chez lui un goût du mot bizarre, choquant ou du néologisme.

Mais il faut partir encore, toujours plus loin. Au bout de son étrange séjour en Afrique, à trente-sept ans, Arthur se découvre une maladie terrible.

Il rentre vers la France ; il veut guérir. Trop tard ! A Marseille, il faut l’amputer d’une jambe. L’enfant prodigue, pour la première fois de sa vie, appelle maman au secours. Et Vitalie, pour la première fois de sa vie, trouve des mots doux, et court au chevet de son fils en détresse. Ivre de chagrin et de souffrance, Rimbaud se laisse ramener à la ferme ancestrale, à Roche. jadis, il appelait le hameau « un triste trou. Quelle horreur que cette campagne française ! ». Infirme en cet été 1891, il ne supporte pas davantage « le terrier aux loups » et encore moins le visage ravagé et les gestes maladroits de sa mère.

Il fuit à nouveau, sur une seule patte, vers le soleil et le large, vers Marseille. Et il y meurt, à l’hôpital, le 10 novembre. « Je mourrai là où me jettera le destin ! » avait-il prédit, mais c’est dans les bras compatissants de sa soeur Isabelle.

En vérité, Rimbaud n’a pas eu la force d’accomplir son évasion jusqu’au bout. Au grand scandale de ses adeptes qui voudraient qu’il incarne jusqu’en Enfer le mythe du poète maudit, Arthur agonisant, Arthur mort, accepte de rentrer dans le giron familial et dans celui de l’Eglise.

Charleville, sans rancune, le célèbre et le chérit. Il ne l’insultera plus ; d’ailleurs, il n’en avait plus envie.

Son monde le récupère ; mais sa vraie patrie est ailleurs : en cet univers unique que l’un de ses critiques baptisa : « La Rimbaldie ».

Anne Bernet
Le Libre Journal Hors série n° 1
Ecrivez-nous ! - Page d'accueil - Haut de page