Le Libre Journal de la France Courtoise - Hors série n° 1 - pp. 16 et 17

Les Provinciales

Le Chinonnais géant
de Rabelais

S’il est un paysage d’équilibre, d’ordre et d’harmonie, c’est bien celui de ce Chinonnais, entre Vienne et Loire, qui étend ses vignobles aux confins d’Anjou et de Touraine. Tout ici semble proportionné à l’homme ; la nature paraît désireuse de séduire et non d’écraser. Et pourtant, ici, commence la terre des géants.

Des braves terrassiers s’en avisèrent un jour qu’ils piochaient aux environs de la Devinière, maison de campagne de l’avocat Antoine Rabelais, un notable de Chinon. Donc, ces bons ouvriers, à force de retourner le sol, eurent une surprise de taille : enfoui depuis des millénaires s’élevait un énorme tombeau de bronze. Dans la sépulture, les découvreurs mirent au jour un flacon. Un flacon ! Invincible tentation pour de si joyeux biberons... Ils l’ouvrirent. Las ! Au fond de la bouteille, nul vin capiteux ; seulement la généalogie du « Grand Gargantua, père de Pantagruel ». Probable que la trouvaille serait passée inaperçue si le fils de Maître Antoine, François Rabelais, ne s’était avisé de la publier. C’est en 1534 que Gargantua parut à Lyon. Comme le titre le précisait, ce personnage était le père d’un certain Pantagruel, apprécié des beaux esprits depuis déjà deux années. Commencer par narrer les hauts faits du fils n’avait pas troublé l’auteur, un prudent, qui se dissimulait sous le plaisant pseudonyme de « Maître Alcofribas Nasier »... Ceux qu’amusaient les anagrammes auraient tôt fait de dépecer celle-là. Mais le nom de François Rabelais ne leur aurait rien dit, à moins qu’ils se piquassent d’entendre quelque chose à la médecine. Peut-être auraient-ils reconnu alors un médecin de l’Hôtel-Dieu lyonnais, commentateur, entre autres doctes travaux, d’Hippocrate dont il venait de présenter les oeuvres complètes. Diplômé de l’école de Montpellier, notre homme était également clerc. Il avait pris l’habit chez les Cordeliers où il ne s’était pas plu, était passé de là chez les Bénédictins. Pourtant, il n’était pas né pour le froc et, sans la bénévolence de prélats éclairés, qui aimaient l’écouter discourir en grec, il eût été bien malheureux, ce gaillard à la curiosité universelle que ses voeux n’avaient pas dissuadé de trousser les belles, au point qu’on lui prêtait trois paternités. François Rabelais est le double produit de son terroir et de son époque. Il est l’enfant prodige de la Renaissance et de la Touraine.

Nonobstant l’avis de quelques cuistres qui, s’étonnant de le voir tâter si tard de l’écriture, tentent de le rajeunir de dix ans, c’est bien en 1483 qu’il naquit, et vraisemblablement en cette ferme-manoir de la Devinière.


Son oeuvre sort d’un flacon enfoui

Il vint au monde « parmi les poisards, les choulx et les lectues », « à l’ombre du noyer grollier », courut les prés et les bois avec tous les polissons villageois de son âge. Il participa aux vendanges, dans le clos paternel et chez les voisins, chassa, se gava de contes de bonnes femmes et de châtaignes pendant les veillées d’hiver. En grandissant, il banqueta et trinqua. Sous les règnes de Charles VIII et de Louis XII, la vie était douce en Val-de-Loire. Et le souvenir tendre et nostalgique devait hanter toujours François de cette époque heureuse, de ses plaisirs simples et champêtres. L’amour du pays natal, « ce bon païs à vache », ne devait pas, cependant, enchaîner Rabelais. Pétri des courants qui agitaient les milieux intellectuels du XVle siècle, il était attiré par les voyages, s’enthousiasmait aux aventures de Jacques Cartier. Il y a tout cela, et bien d’autres choses encore, dans ce Gargantua de 1534.

Gargantua, fruit des amours de Grandgousier et de Gargamelle, est un pur Tourangeau. En veut-on la preuve ? Enfant vagissant, son premier cri est : « A boire ! » Et c’est aux environs de Chinon qu’il s’illustrera glorieusement au cours d’un conflit demeuré fameux dans les annales, la guerre picrocholine.

Tout commença « en cestui temps qui fut celui des vendanges ». Donc, sur le chemin, passent des garçons pâtissiers qui vont livrer des fouaces au seigneur de Lerné, Picrochol. Notons, au passage, que le seigneur de Lerné existe bel et bien et se nomme M. de Sainte-Marthe ; il est, depuis des lustres, en procès avec les Rabelais pour une sombre histoire de droit de pêche dans la Loire... On va voir que, à cause de quelques tanches et brochets, le sire de Lerné va être assaisonné de la belle manière devant la postérité...

Le convoi des fouaciers est arrêté par les bergers de Grandgousier qui s’emparent d’une ou deux corbeilles de gâteaux. Abominable attentat ! En l’apprenant, Picrochole explose d’une tonitruante colère et donne l’ordre d’envahir les terres de l’agresseur et de tout y piller, brûler, massacrer. Victimes désignées à la barbarie de l’envahisseur, les vignobles de Grandgousier.

Voilà qui confine au blasphème. Frère jean des Entommeurs le comprend ainsi et, malgré la sainteté de son état, part en croisade afin de protéger les ceps menacés. Car, pour être moine, on n’en est pas moins tourangeau et joyeux buveur. Mais les exploits de frère jean n’empêchent pas la prise d’assaut du malheureux bourg de la Roche-Clermaud. Voilà l’épouvantable démonstration que Picrochole prétend conquérir l’univers !


L’enfant prodige de la Renaissance

Toute la magnifique astuce de Rabelais est là ! D’un côté, un univers de géants sortis tout droit d’un fond de vieilles légendes populaires et de romans médiévaux où ces monstres n’étaient pas tant sympathiques ; de l’autre, ce canton autour de la Devinière dont il n’a pas changé un nom et qui est si petit qu’il est en soi comique d’y imaginer pareil déploiement de forces armées. Car on va s’y battre, et la topographie est si exacte qu’il est encore possible de suivre le déroulement des opérations sur le terrain.

La guerre picrocholine est un jeu chinonnais, certes ; elle est aussi prétexte à une réflexion universelle, philosophique, religieuse et politique.

Philosophique, parce que Rabelais, par le truchement du bon Grandgousier, s’interroge sur ce qui peut ou non justifier un conflit, et différencie guerre d’agression et guerre de défense.

Religieuse, car si Picrochole est méchant, c’est que, sa violence et son caractère emporté l’aveuglant, il est prisonnier de la grâce divine qui éclaire, par contre, l’honnête Grandgousier.


Une réflexion universelle

Politique enfin, car Rabelais oppose ici les qualités du bon Roi aux défauts du mauvais souverain.

Or, point de doute, le bon Roi, par excellence, est le prince capétien et, plus précisément, François Ier. Tandis que le mauvais est non seulement l’obscur Sainte-Marthe de Lerné mais Charles Quint, bête noire du très patriote Alcofribas Nasier.

Charles Quint, qui a battu la France à Pavie, a rançonné les Lys et pris en otages le Dauphin et son frère ; Charles Quint, qui règne sur un immense empire et, comme sa tentative de débarquement récent en Afrique du Nord le dénonce, conspire à établir sa toute-puissance sur tous les continents. On est loin des fouaces de Picrochole et de la sauvage attaque de la Roche-Clermaud...

Mais Rabelais serait-il aussi attaché à la Maison de Valois et à la gloire française s’il n’enracinait ses sentiments en sa « Rabelaisie » chinonnaise ?

En ce « jardin de Touraine sur les rives de la Loire, le réputé jardin de France » où Pantagruel, vieillissant, au « Quart Livre », rêvera d’aller planter des figues, des prunes et des poires...

Certes, non.

Et c’est bien pourquoi François Rabelais s’obstinera à croire aux heureuses destinées de ses patries, la grande et la petite, et, présage à l’écrasement des ennemis du royaume, défera l’ignoble Picrochole, renvoyant sa revanche « au retour des coquecigrues », ces volatiles qu’aucun chasseur tourangeau, et c’est tout dire, n’a jamais rencontrés...

Anne Bernet
Le Libre Journal Hors série n° 1
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