Le Libre Journal de la France Courtoise - Hors série n° 1 - pp. 14 et 15

Les Provinciales

Montaigne
ou la philosophie en Guyenne

En dépit des querelles religieuses qui commençaient à diviser entre eux fidèles catholiques et tenants de la Réforme, la noblesse d’Aquitaine demeurait encore, en cet an de grâce 1563, fort hospitalière. Lorsque M. de Lestonnac avait vu arriver M. de La Boétie en assez piteux état, l’idée ne l’avait point effleuré de lui claquer la porte au nez. Il y avait quelque mérite : son hôte avait la peste, ou, à tout le moins, l’une de ces virulentes infections contagieuses et mortelles à qui l’on donnait ce nom générique...

Mais, Etienne de La Boétie pouvait se faire prévaloir de deux titres qui l’autorisaient à faire halte à Gerdignan : il était l’intime ami de Michel de Montaigne, beau-frère de Richard de Lestonnac ; et tous trois étaient conseillers au parlement de Bordeaux.

L’état du malade ne fit qu’empirer, sans qu’il se départît d’un stoïcisme de Romain. Le 15 août, il expirait, à trente-deux ans, dans les bras de Michel de Montaigne, accouru en hâte, et inconsolable.

La mort de l’homme dont il expliquerait un jour l’attirance qu’il avait exercée sur lui par la formule fameuse : « parce que c’était lui, parce que c’était moi », allait bouleverser la vie de Montaigne. En l’éloignant un temps des affaires publiques, en lui faisant choisir une longue retraite sur ses terres, enfin, en le transformant en écrivain.

A l’origine, Montaigne ne songe nullement à quelque gloire littéraire personnelle. Ce garçon de vingt-neuf ans, qui a vécu la disparition de La Boétie comme le pire deuil qui pouvait le frapper, a décidé de consacrer son existence à la mémoire de son ami. Etienne avait écrit un violent pamphlet, « Le Contre-un » ou « Discours sur la servitude volontaire », et des vers. Michel commence par faire publier les inédits. Lorsqu’il a épuisé l’oeuvre trop brève, son amitié passionnée et son chagrin sont toujours aussi vifs.


Français que par Paris

Alors, il décide d’écrire à son tour, de faire revivre le disparu dans ses textes. Ainsi entame-t-il la rédaction des « Essais ».

Montaigne est-il un écrivain du terroir ? Oui, si l’on entend par là qu’il est enraciné dans une province ; non, si l’on recherche en lui un régionaliste tel qu’il en existera au XIXe siècle.

C’est le 28 février 1533 qu’il est né, au château de Montaigne, situé « in confinis Burdigalensium et Patragoriensium », aux confins du Bordelais et du Périgord, ainsi qu’il l’écrira. Sa famille ne revendique la seigneurie de Montaigne que depuis deux générations. Auparavant, les Eyquem étaient des vignerons du Médoc que le négoce, au XVe siècle, a transformés en grands bourgeois de Bordeaux.

D’obligation, Michel devrait se sentir plus de sa province que de France. Il y a soixante-quinze ans à peine que l’ultime défaite de Castillon a arraché la Guyenne aux Godons. Si les Montaigne se montreront loyaux envers la Couronne de France, Michel avouera plus tard « ne se sentir français que par Paris », tant il aimera la capitale jusque dans ses défauts.

De même, il n’apprendra le français qu’à son arrivée au collège de Bordeaux. Est-ce à dire qu’il serait un pur « gascon » au sens large et qu’il ne saurait que le dialecte ? Point du tout ! S’il admet « avoir été élevé à la béarnaise », c’est-à-dire, selon la coutume des familles aisées, placé en nourrice pendant plusieurs années, il ne sait pas un mot du parler local. Sa langue maternelle, aussi saugrenu que cela puisse paraître, c’est le latin. Son père a exigé qu’autour de l’enfant tout le monde le baragouine peu ou prou. Domesticité et paysans compris !

Montaigne découvrira, quarante ans plus tard, que dans ces villages certaines bonnes gens continuent à employer des termes latins afin de désigner les objets les plus usuels...

Pourtant, lorsqu’il écrira et publiera, il repassera au français quoiqu’il sache les partis pris des beaux esprits à l’encontre de la langue vernaculaire : « De ce quartier-cy, rien ne peut partir en vulgaire qui ne sente le sauvage et le barbare. »

Est-il sensible aux paysages, à la campagne ?

Peu, et il ne le sera jamais. Tout juste signale-t-il « qu’il est né en bel air et sain », que « l’air est très salubre où d’aucune mémoire la contagion, bien que voisine, n’avait su prendre pied. »

De même confesse-t-il ne rien connaître aux travaux des champs, ce qui est un peu fâcheux pour un gentilhomme campagnard.

Il est vrai que Montaigne prend souvent le contre-pied des gens de son monde, qu’il se flatte de ne briller en aucun exercice physique, sinon en équitation.


Ruiné à se pendre

Cela ne signifie point qu’il se désintéresse du sort de ses métayers.

En 1586-87, l’extrême prudence, la maladroite neutralité du sire de Montaigne, qui jusque-là a su ménager la Reine-Mère en même temps que Henri de Navarre, lui valent de gros ennuis. Lorsque la guerre atteint le Périgord, huguenots et ligueurs dévastent tour à tour son domaine. Pour son compte, le châtelain est pratiquement ruiné. Il confessera : « Un ambitieux s’en serait pendu ! » Mais, plus que ses propres soucis, cet égoïste est touché de la misère des paysans. S’il lui arrive d’être dur, c’est envers son noble voisinage, tel ce comte de Gurson, gentilhomme vieillissant, fort déplaisant, fort vaniteux.

Qui a le tort insigne, l’hiver 1597, de fermer son logis à la famille Montaigne errante par les routes.

Comme il l’assaisonnera, « ce plus impestatif maître de France » ! Au point de tenir pour « gratification singulière du Ciel et âpre coup de verge » l’affreux malheur qui frappe Gurson, dont les trois fils tombent dans la même bataille.

Il lui arrive d’être moins féroce, en restant caustique. Ainsi se souvient-il, précisément, du mariage du fils aîné de ce Gurson. La vieille cousine qui régalait la noce craignait « les nouements d’aiguillette ».


L’Histoire en filigrane dans les essais

Il faut voir la singulière comédie qui s’ensuit. Ou la triste aventure des habitants de Lahontan, qui ne se portaient pas plus mal de se passer de médecin et se soignaient à grand renfort de gousses d’ail.

Jusqu’au jour où un médicastre s’établit dans le pays, accable les humbles de « mixtions estrangères », « trafique de leur santé et de leur mort » au point qu’ils sont accablés « d’une légion de maladies inaccoutumées et que leur vie est de moitié raccourcie ».

L’Histoire ainsi passe en filigrane dans les « Essais » : la terrible révolte, suivie d’une abominable répression, de Bordeaux et de la Guyenne contre la gabelle en 1548 ; la peste de Bordeaux, en 1585, qui frappe la ville alors que Montaigne termine son second mandat à la mairie ; Diane de Guiche, comtesse de Gramont, plus connue sous le surnom de « Belle Corisande » que lui donnait Henri IV du temps qu’il était roi de Navarre et elle sa tendre amie. Mais au fond, selon son plan établi, Montaigne fut à lui-même « la matière de son livre ».

Anne Bernet
Le Libre Journal Hors série n° 1
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