Jean-Baptiste Poquelin
dit Molière
Personne ne pouvait être plus colère, ce 6 janvier 1643, que ne l’était le sieur Poquelin, Nicolas de son prénom, et tapissier ordinaire du Roi... Toutefois, le pauvre homme avait beau tempêter, menacer et braire, le grand pendard de vingt et un ans qui se tenait devant lui ne revenait pas sur sa décision. Et ce sombre crétin était son fils, son Jean-Baptiste pour lequel il avait fait tant de glorieux projets, et tant de sacrifices ! Etait-ce donc la peine de lui avoir offert les meilleures études possibles : le collège de Clermont ! Excusez du peu ! De l’avoir envoyé faire son droit à la faculté d’Orléans ! D’avoir, jour après jour, travaillé dur afin de mettre de l’argent de côté et d’assurer à son rejeton la sécurité financière ! D’avoir, enfin, intrigué afin qu’il obtienne la succession paternelle auprès de Sa Majesté ! Une place en or ! Les coffres pleins, le luxe et la considération ! Et pourquoi ? Pourquoi ?!
Pour voir ce triple idiot amoureux d’une comédienne, annonçant à son père qu’il embrassait, lui aussi, la carrière théâtrale et renonçait officiellement, aujourd’hui, jour de sa majorité, à la charge réservée !
Et Nicolas Poquelin, hoquetant de fureur, avait jeté son fils dehors...
Au demeurant, il appliquait une vieille recette parentale : Jean-Baptiste allait goûter aux joies de la vache enragée. A ce régime, il ne tarderait pas à venir à résipiscence !
Il ne faut pas, cependant, transformer le père de Molière en monstre dénaturé. Quel qu’ait pu être son accablement, d’ailleurs compréhensible, passé sa première colère, M. Poquelin paya, des années durant, les dettes que son fils et sa troupe multipliaient. Ils semblaient même n’avoir de talent que pour cela...
Et, malgré les apparences, Molière ne cessera jamais tout à fait d’être Jean-Baptiste Poquelin, bourgeois de Paris, titre qui n’était pas une petite chose...

Son premier talent : des dettes

Les débuts de l’Illustre Théâtre et de son directeur-auteur-metteur-en-scène-régisseur-comédien furent, chacun le sait, fort difficiles. La bonne société raffolait du théâtre, mais du genre noble. Autrement dit la tragédie, telle que Pierre Corneille l’avait récemment mise à la mode.
Pour satisfaire le public, l’Illustre Théâtre ne jouait qu’en toge. Ils étaient tous exécrables dans ce répertoire et allaient de four en four...
Une longue, une très longue tournée en province leur avait évité la faillite immédiate. En Aquitaine, en Limousin, dans la vallée du Rhône, Jean-Baptiste, qui n’avait jamais auparavant quitté les abords de la rue Saint-Honoré, avait repéré quelques « types provinciaux » : des jeunes seigneurs qui copiaient maladroitement les façons de la Cour ; des pécores, qui essayaient avec ridicule d’imiter les préciosités des salons de Mme de Rambouillet ou de Mlle de Scudéry...
Ces gens pouvaient prêter à sourire.
Or, justement, depuis quelque temps, Molière, comprenant qu’il était mauvais dans le drame, tâtait de la comédie. Sa caricature féroce des travers provinciaux fit rire aux larmes le jeune Louis XIV la première fois qu’il vit jouer ces comédiens, découverte de son frère le duc d’Orléans. Leur fortune était faite.
Molière, débutant dans le comique, promènera ses intrigues soit en des provinces perdues soit à l’étranger. Dès la première ligne imprimée de « L’Etourdi », il l’annonce : « La scène est à Messine ». La Sicile, carrefour des rencontres en Méditerranée, c’est l’exotisme.
Elle servira encore dans « Les Fourberies de Scapin », ce qui explique la présence d’une galère turque, et pirate, dans le port... Toutefois, plus son génie s’affirme, moins Molière ressent la nécessité d’artifices. jusque-là, il a emprunté ses personnages à la Commedia dell’arte, ou à la scène espagnole. Il n’en a plus besoin.
Ce qu’il voit autour de lui, ce qu’il a vu jadis lui suffit désormais. Molière invente le théâtre de moeurs. Il ne cherche pas ses sujets dans l’Antiquité ni à l’étranger.
Il va mettre en scène ses contemporains.
Ce faisant, parce qu’il est Molière, sous le détail emprunté à l’actualité et qui, pour les spectateurs de l’époque, a une signification très nette, voire scandaleuse, qui nous échappe parfois, il croque l’homme et la femme éternels. Le trait est cruel et pitoyable.
Ce génie si profond que
Lorsqu’on vient d’en rire
Il faudrait en pleurer...
Qui Molière voit-il autour de lui ? La Cour, qu’il fréquente depuis que le Roi l’a pris sous sa haute protection, le protégeant contre les cabales et les ennemis qu’il ne cesse de se faire.
Défendu par Louis XIV, Molière peut s’offrir des audaces ; le petit marquis qui fait tant d’honneur à M. Jourdain en lui empruntant son argent sans espoir de retour ; ou même Dom juan, « le grand seigneur méchant homme », ne sont pas sans modèles.
Toutefois, Jean-Baptiste garde un vivier de prédilection : cette bourgeoisie commerçante, très riche, et très puissante, et très en faveur, où lui-même est venu au monde.

Exécrable, il allait de four en four

Il en connaît les réelles qualités, mais aussi l’étroitesse d’esprit et ce qu’il pourrait appeler, si le mot existait déjà, son snobisme. Ce snobisme qui les perd.
Comme il souligne et la faconde moqueuse et habile de Dom juan, et la maladresse de Monsieur Dimanche en face de cet aristocrate sans le sou et corrompu mais qui continue à représenter un idéal flatteur : « Et comment va Mme Dimanche ? » « Et les petits Dimanche ? »
De l’art de mettre un créancier à la porte sans le payer mais en le comblant...
Et comme M. Jourdain, le dindon de la farce, se fait plumer, non seulement par ses « nobles amis » mais aussi par ses professeurs farfelus, et son tailleur qui sait si bien monter l’échelle des vanités et ramasser les pourboires...
Orgon, autre grand bourgeois, n’est pas prisonnier de ses aspirations sociales mais d’une authentique religiosité aveuglée par la fausse sainteté de Tartuffe...
Au point qu’Orgon en devient idiot : « Et Tartuffe ? » « Gros et gras, le teint frais et la bouche vermeille... » « Le pauvre homme ! »

Il croque l’homme éternel

Autres têtes de turcs : les médecins et apothicaires dont le pauvre Jean-Baptiste, depuis 1665, a trop souvent besoin... A la pédanterie du Docteur Diafoirus répond la crétinerie de son fils Thomas, modèle de l’enfant chéri de la bourgeoisie : « Baiserai-je, mon père ? »
A côté de ces riches et de ces puissants stupides ou pervers, Molière retrouve le bon sens populaire. Sous l’apparence ridicule, Sganarelle, le valet de Dom juan, vaut mieux que son maître.
Si facile soit-elle à moquer, sa défense de la foi catholique est plus digne de respect que l’athéisme de l’aristocrate...
Lequel, à la fin, convaincu par un prodige, croit peut-être en Dieu mais se damne alors consciemment pour ne pas se déjuger...
L’orgueil et la bêtise ; la bêtise et l’orgueil...
Molière, finalement, peintre, de son milieu, est indémodable.
Anne Bernet