Du Bellay
ou la douceur angevine
Semblables aux rossignols auxquels autrefois l’on crevait les yeux afin de les obliger à chanter, les poètes ont besoin de la souffrance pour donner la pleine mesure de leur talent. Ils sont rarement heureux ; c’est la rançon de leur don. Cette rançon, Joachim du Bellay la paya presque chaque jour d’une vie qui fut courte. Une mauvaise étoile présidait-elle à sa naissance, l’an 1522, au manoir de La Turmelière, près de Liré en Anjou ? Lui-même l’affirma :
Maudite donc la lumière
Qui m’éclaira la première
Puisque le ciel rigoureux
Assujettit ma naissance
A l’indomptable puissance
D’un astre si malheureux.
La Renaissance croyait fort aux horoscopes. Quels qu’aient été les présages, le petit Joachim entama sa carrière sous de tristes auspices. Il vagissait encore dans ses langes quand il perdit son père et sa mère. L’orphelin fut confié aux soins d’un tuteur qui se désintéressa de lui. C’était un garçon frêle, à l’air fragile, atteint d’une surdité partielle et d’une sensibilité exacerbée. Sevré d’amour, l’enfant reporta ses sentiments sur le petit bien hérité de ses parents et qui lui parlait des disparus, et sur sa province. Rarement patrie fut aussi charnellement aimée que l’Anjou par du Bellay. Parvenu à l’âge adulte, il étendra cette tendresse aux dimensions de la France, sans jamais, toutefois, celer les liens particuliers qui l’attachaient à sa région.
Toutefois, appartenant à une branche cadette de sa noble maison, Joachim ne peut envisager de vivre sur ses terres. il lui faut envisager un état qui l’aidera à tenir sa place dans le monde. L’aristocratie ne laisse guère le choix à ses fils qu’entre le service du Roi et celui de Dieu. Nonobstant son ouïe imparfaite, le jeune homme se destinerait volontiers à l’armée.
Malheureusement, le parent sur lequel il comptait s’appuyer pour gravir les échelons meurt avant d’avoir assuré l’avenir de Joachim. Petit provincial démuni, du Bellay sait bien qu’il n’arrivera à rien si quelque grand ne vient à son aide.
Le garçon sollicite donc le secours de son plus illustre cousin, le cardinal jean du Bellay, archevêque de Paris. Non pas que Joachim, si pieux soit-il, songe à se faire d’Eglise. Mais le prélat est surtout connu pour son habileté diplomatique.

Un poète tissé de contradictions

N’ayant pu être soldat, Joachim se verrait assez bien ambassadeur. Le cardinal lui conseille de parfaire ses humanités et de s’initier au droit à la faculté de Poitiers. Il ne sait pas que son protégé va rencontrer là-bas sa véritable vocation. Poitiers grouille de jeunes poètes qui ont tôt fait de communiquer au nouvel arrivant leur maladie littéraire. Lorsqu’il monte à Paris, où il rencontre Ronsard et la Pléiade, Joachim, déjà, n’est plus qu’un disciple des Muses...
En fait, le poète est tissé de contradictions. S’il est le premier à lancer l’idée de ce qui sera « La Défense et illustration de la langue française », véritable manifeste révolutionnaire en faveur de l’usage du français, jusque-là méprisé au profit du grec et du latin, du Bellay est également l’homme qui s’entiche de Pétrarque et adopte la forme poétique typiquement italienne du sonnet. Or, le sonnet italien rend merveilleusement bien en français et toute la Pléiade a tôt fait de se plier à son rythme. Aussitôt, du Bellay se lasse des quatrains, des tercets et des alexandrins. D’ailleurs, en ces années 1550, Joachim commence à se lasser de tout. Il n’a pas l’échine souple du mondain et du courtisan ; il ignore l’art de plaire et ne s’en soucie pas. Alors, tandis que ses cadets se poussent dans la faveur royale, séduisent, brillent et s’enrichissent, lui, toujours sans le sou, végète. Il en tombe malade, se croit à l’agonie, l’espère presque tant la vie l’a déçu. Il trouve encore la force de tenir une plume et d’écrire sa « Complainte du désespéré » ; c’est pour regretter son pays qu’il a quitté et ses illusions juvéniles :
Et me souviens en mourant
Des douces rives de la Loire
Qui les chansons de ma gloire
Allait jadis murmurant.
On ne meurt pas si facilement... Après deux années dolentes et souffreteuses, la nouvelle que le cousin cardinal boucle ses malles et s’installe à Rome ressuscite le valétudinaire. Il assiège le prélat voyageur, obtient de partir dans ses bagages. Allons ! La chance s’est fait attendre ; elle n’en sera que plus favorable ! Oubliant ses nostalgies angevines, mordu par ses vieilles ambitions, du Bellay part conquérir la Ville éternelle. Passé une brève période d’éblouissement, ayant fait le tour des ruines antiques, l’insatisfait chronique se déclare écoeuré.

Un réaliste et un délicat observateur de la nature

Les monuments effondrés lui inspirent des réflexions amères sur la chute des mémoires et la fuite du temps, la politique vaticane, « avec un Messer no, ou bien un Messer si ! » le dégoûte. Toujours de santé fragile, Joachim attrape la pelade. Ce mal inesthétique le prive de ses cheveux et de sa barbe. De se sentir laid le rend encore plus malheureux. Il songe à « La France, mère des arts, des armes et des lois » ; son chauvinisme se réveillant, il compare « le séjour qu’ont bâti » ses « aïeux » au front audacieux des palais romains, l’ardoise au marbre, le Loire gaulois au Tibre latin, son petit Liré au Mont Palatin et donne systématiquement la préférence aux premiers. La comparaison est délicate, mais le choix de du Bellay est sincère, et c’est bien ce qui donne leur beauté et leur force aux « Regrets ».
A l’heure où d’autres, tel Ronsard, lorsqu’ils parlent de leur province, ne peuvent s’empêcher de la noyer sous un fatras mythologique plus ou moins supportable, Joachim, lui, recourt peu aux artifices antiques. S’il lui est arrivé, amoureux, d’écrire : « Quand d’Occident, comme une étoile vive / O fleuve mien une nymphe en riant » ou de décrire le nectar de l’Olympe « tel comme le donne / Mon doux vignoble angevin », du Bellay reste avant tout un réaliste et un délicat observateur de la nature. Ses allégories érotiques ont les couleurs du terroir : « Non moins qu’on voit les ormes embrassés / Du cep lascif, au fécond bord de Loire ». Ses hivers sont bien réels, « de qui la froide haleine / D’une tremblante horreur fait hérisser ma peau », tandis que les loups courent la campagne et ravissent ses moutons au berger.
Dans ses « Jeux rustiques », son vanneur de blé, s’il entretient avec les vents « troppe légère / Qui d’aile passagère / Par le monde volez », n’est pas un paysan d’opérette et il ahane à la chaleur du jour. Les printemps de du Bellay croulent sous toutes les fleurs angevines, violettes, lys, roses et oeillets. Enchanté de ses évocations, il pense :
... aussi ce que pensait Ulysse
Qu’il n’était rien de plus doux que voir encore un jour
Fumer sa cheminée, et après un long séjour
Se retrouver au sein de la terre nourrice.

Foudroyé par une apoplexie

Le retour en France et en Anjou sera navrant. Profitant de son absence, des gérants peu scrupuleux « ont mangé son bien » ; il faut supplier le roi. Henri II se laisserait peut-être émouvoir.
Il est tué en tournoi avant d’avoir secouru du Bellay. « Sans barbe et sans argent, on s’en retourne en France » et cette piteuse rentrée décourage le poète prématurément vieilli. Enfin, la régente Catherine a un geste et l’inscrit parmi ses pensionnés en 1559.
Il est trop tard : la nuit du 1er janvier 1560, du Bellay s’écroule sur sa table de travail, foudroyé par une apoplexie...
Anne Bernet