Le paradis tourangeau
de Balzac
« Je n’ai jamais eu de mère... » marmonnait amèrement un robuste garçon d’une trentaine d’années. C’était aux alentours de l’an 1830 et cette affirmation, pour être romantique, n’en dénotait pas moins une certaine ingratitude.
Une mère, Honoré de Balzac en avait une. Elle n’avait pas toujours été exemplaire, certes ; mais, depuis que son fils s’était jeté dans la littérature, Laure Sallambier s’efforçait fébrilement de suivre le rythme, de cerner le cataclysme et d’éponger les dettes... Ce déploiement d’activité ne servait à rien ; il ne pouvait effacer le passé. Enfant et adolescent, Honoré avait été, ou s’était cru, très malheureux : il ne le pardonnerait jamais.
Rien, sinon le hasard, ne prédisposait Balzac à naître tourangeau.
Ayant appris à lire grâce aux bons soins du curé du village, un jeune paysan de l’Albigeois, sous le règne de Louis XVI, s’en fut chercher fortune à Paris. Il commençait à se tirer honorablement d’affaire lorsqu’avait éclaté la Révolution.
Opportuniste, ce prototype à la petite semaine de Rastignac ne succomba pas au naufrage de ses aristocratiques protecteurs. Bien au contraire ! Il obtint « un fromage » fort prisé à l’époque : la subsistance aux armées... Il n’est guère douteux que le commissaire aux vivres ait été joliment prévaricateur : l’apaisement des troubles l’avait trouvé établi à Tours, propriétaire d’un hôtel particulier ; adjoint au maire et nanti d’une particule toute neuve et toute fausse, mais qui revenait à la mode encore plus vite qu’elle en était passée... C’est au milieu de ces apparences flatteuses qu’Honoré « de » Balzac vit le jour le 20 mai 1799. Flatteuses, les apparences ne l’avaient pas été longtemps.
Mal mariée, Mme « de » Balzac, parisienne bon teint, avait expédié en nourrice à Saint-Cyr-sur-Loire le placide Honoré afin de pouvoir lui donner en paix un petit frère de la main gauche... L’exil s’était poursuivi de collège en pensionnat, de Tours à Paris en passant par Vendôme. L’enfant grandissait solitaire, mais gardait un souvenir ébloui : le village de Saint-Cyr ; qui se confondait peut-être avec celui de sa mère nourricière, tendresse ancillaire et donc parfaitement inavouable.
Une nouvelle mère de substitution, présentable celle-là, allait conférer à la Touraine du jeune Honoré ses lettres de noblesse. Laure de Berny, qui portait, heureuse coïncidence, le même prénom que la cruelle Mme de Balzac, était un pur produit de l’ancienne France.
La quarantaine atteinte alors que Balzac n’avait pas vingt ans, elle restait belle et parait ses charmes d’une sollicitude toute maternelle. Elle fut la première prise à son propre piège et, follement amoureuse d’un garçon qui avait l’âge de son fils, lui resta désespérément fidèle jusqu’à son dernier soupir. Ce fut au bras de Laure, qu’il adorait en ce temps-là, que le débutant revint, pour un été enchanteur, à Saint-Cyr-sur-Loire. Cet amour était hautement flatteur ; avec l’impudeur discrète des véritables écrivains, Balzac en fit un roman, « Le Lys dans la vallée ».

Une composition qui brille par son exemplaire férocité

Penser à Balzac, c’est évoquer aussitôt la Touraine. Pure illusion d’optique ! Si l’écrivain, endetté comme aucun homme de lettres avant lui et après lui, trouva utile de se réfugier parfois pour travailler au château de Saché, la province de sa naissance n’est pas la plus honorée dans les livres. Prenez « La Comédie humaine » : les très grands chefs-d’oeuvre ont Paris pour scène, et, sinon, Issoudun, Guérande, Limoges, Fougères, Saumur, Nemours, Angoulême, Alençon...
Tours, finalement, ne vient que deux fois au premier rang ; avec « Le Lys dans la vallée », puis avec « Le Curé de Tours », qui, pour être admirables, ne sont pas les pièces maîtresses de l’oeuvre balzacienne. Et pourtant...
« Le Lys dans la vallée », écrit en 1835, n’est plus le travail d’un débutant. Mais, au milieu d’une composition qui brille souvent par son exemplaire férocité, ses eaux-fortes gravées au vitriol qui épinglent impitoyablement les travers de l’humanité, il fait un peu figure de bluette. Félix de Vandenesse n’est qu’un jeune homme un peu fat, qui croit souffrir du Mal du siècle, mais qui se taillera son chemin dans la vie avec un certain réalisme.
Quant à Blanche Henriette de Mortsauf, créature exemplaire, modèle du dévouement conjugal et maternel poussé jusqu’au sacrifice total, le lecteur se demande si elle ne se complaît pas tout à la fois dans son adultère intellectuel et dans un masochisme aussi malsain qu’exaspérant... « Les soupirs de tourterelles » de Félix et d’Henriette agacent.
Alors, pourquoi « Le Lys » n’était-il pas tombé, comme certains romans plus faibles de Balzac ?
D’abord, parce qu’il est essentiellement autobiographique. Identifier Félix à Honoré, à l’exception de l’habile carrière politique du jeune Vandenesse, est inévitable. Les affreux souvenirs de pension leur sont communs ; sans Vandenesse, nous ne saurions pas qu’au collège de Tours des garnements brandissaient sous le nez d’Honoré des tartines de rillettes et des rillons fondants, spécialités de la ville, qu’il n’avait pas d’argent pour acheter. Ces rillettes et ces rillons, « leur confiture brune », il en avait encore la fringale un quart de siècle après... Que Henriette soit Laure de Berny procède de la même évidence. Elles finiront d’ailleurs de la même manière, abandonnées par leur Honoré-Félix. La comtesse de Berny le savait si bien qu’elle mourut avec « Le Lys » comme ultime lecture, et consolation...
L’autre raison, c’est que Balzac a mis dans ce livre non seulement son art de la description, mais également son amour passionné de la Touraine. N’écrivait-il pas en 1830 à un ami : « Oh, si vous saviez ce qu’est la Touraine ! On y oublie tout ! Je pardonne bien aux habitants d’être bêtes, ils sont heureux. La vertu, le bonheur, la vie, c’est six cent francs de rente au bord de la Loire. La Touraine me fait l’effet d’un pâté de foie gras où l’on est justement jusqu’au menton ! »

Exilé, solitaire, mal-aimé

Cet amour éclate à chaque page du roman, lyrique. Et cela donne « la magnifique coupe d’émeraude au fond de laquelle l’Indre se roule par des mouvements de serpent », le château d’Azay, « diamant serti par l’Indre », et cette exclamation que Félix croit arrachée par sa tendresse pour Mme de Mortsauf et qui traduit un tout autre sentiment : « Ne me demandez plus pourquoi j’aime la Touraine ! »
Il lui faut alors la dire en toutes saisons, chanter les promenades en toue et la joie des vendanges. S’extasier sur la pêche dans la Loire. Et ce n’est pas la seule Henriette de Mortsauf, « le lys de cette vallée », qui la transfigure par sa présence...
Félix-Honoré, à travers Laure-Henriette, trouve un prétexte à extérioriser ses sentiments envers une région qui a besoin de s’incarner sous un visage de femme, et de mère. Au fond, la véritable mère d’élection du héros, c’est la vallée elle-même...

« Ne me demandez plus pourquoi j’aime la Touraine ! »

Peut-être parce qu’il l’identifiait à Mme de Balzac mère et à ses nombreux désagréments enfantins, Honoré a laissé une peinture plus acide de la société tourangelle à travers « Le Curé de Tours ». Si sa description du centre de la ville et plus spécialement du cloître Saint-Gatien et des abords de la cathédrale est justement célèbre, sa description des salons où s’agitent les membres de la Congrégation, à l’origine façade religieuse et bienfaisante d’ailleurs de l’opposition royaliste sous l’Empire, muée, après la Restauration, en triste cénacle bigot, n’est pas tendre. Pas plus que celle du clergé.
Les tristes mésaventures du pauvre abbé Birotteau, innocente victime d’une cabale, d’autant plus émouvant qu’il est plus naïf, plus candide et plus sot que permis, mettent en évidence des façons provinciales qui ne sont pas d’obligation typiquement tourangelle...
Sa Touraine, Balzac la trouvait en fait à la campagne, où il poursuivit longuement l’ombre de Rabelais, risquant ses « Contes drolatiques des abbaies de Touraine et mis en lumière par le sieur de Balzac pour l’esbattement des pantagruellistes et non autres », titre un peu long mais qui disait quelle veine ce faux romantique poursuivait par les champs.
Comment s’étonner alors que le grand romancier de Paris et de la province française sans exclusion ait fini par rester comme un écrivain tourangeau ?
Anne Bernet