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Dialogue de Elle et Lui par Guy Corneau (Adaptation)


Dialogue de Elle et Lui par Guy Corneau (Adaptation)

Extrait du livre "N'y a-t-il pas d'amour heureux" de Guy Corneau

Elle

[Au salon]

Il vient tout juste de rentrer du boulot et il s'est assis là, sur le canapé du salon, fatigué mais content. Il bâille et s'étire après avoir enlevé ses chaussures. Il a beaucoup de choses à raconter ce soir. Il continue même de parler pendant que je vais à la cuisine chercher des verres. Il porte la chemise qui me plaît tant, d'ailleurs c'est moi qui l'ai choisie. Elle lui donne un petit air coquin, un air qui vient alléger tout le sérieux qu'il attache à sa vie. J'aime ces moments où il se laisse aller avec plus d'abandon, fatigue aidant, au jeu de la conversation. Ce qu'il raconte n'est pas particulièrement intéressant mais au moins il me parle. Il est en relation ...

Il parle et j'approche du divan. J'ai envie de l'embrasser comme ça, pour rien, pour célébrer le moment. Pour une fois, je vais prendre l'initiative des caresses au lieu que ce soit toujours lui, ce dont il se plaint amèrement d'ailleurs. Donc j'approche du divan, lascive et sensuelle.

Il me voit venir du coin de l'œil et me sourit, prend les verres et les pose sur la table. Il répond à mon premier baiser avec un plaisir évident, mais plus j'insiste et plus ça se gâte. Je devine un malaise certain. Je décele une certaine raideur dans tout le corps, une sorte de refus d'engagement. Il a toujours le sourire mais son visage est figé. Il a cessé de parler et prend son verre de vin.

Visiblement il est mal à l'aise et je n'y comprends rien. Ou plutôt si, mais je n'aime pas ce que je commence à comprendre. Lorsque je prends l'initiative, en fait, ça ne va jamais très loin. Ce n'est jamais le bon moment. Si ça se trouve, il va prétexter qu'il a mal à la tête ! On dirait un petit garçon qui a peur de sa mère. Mais je ne suis pas sa mère, justement, je n'ai rien à voir avec sa mère. Je n'ai plus qu'une envie : lui renvoyer son petit chéri dans un paquet bien ficelé avec une étiquette où l'on pourrait lire : Marchandise endommagée.

Lui

Elle est rentrée du boulot avant moi et son odeur est déjà partout dans l'appartement. Son odeur et la lumière du soleil qui entre à pleines fenêtres à cette heure du jour. Elle me demande si je veux boire du vin et je réponds pourquoi pas ? J'aime quand elle me sert quelque chose, quand elle est de bonne humeur et pleine d'attentions. Dans ces moments-là je me sens choyé, privilégié, et je trouve que la vie est belle.

Pendant qu'elle va à la cuisine, je lui dis un tas de trucs sans importance pour la faire rire, parce que je sais qu'elle aime m'entendre parler. Je parle et soudain j'ai envie de faire l'amour avec elle. Ah, si elle pouvait faire les premiers pas, prendre les devants comme elle ne le fait presque jamais ! Je la mangerais toute crue ! Mais voilà justement qu'elle s'avance en s'offrant à moi, fantasme devenu réalité. Pourtant quelque chose ne va pas ... C'est l'intensité qu'elle y met ... Tant d'ardeur me dérange. C'est comme si sa vie en dépendait. Comme si son besoin d'affection était si grand que jamais un homme ne pourra le combler.

Elle a déposé son verre et elle se serre contre moi en m'embrassant. Maintenant elle veut m'entendre dire je t'aime. Ah non ! Ça recommence. Elle veut que je lui dise je t'aime tout le temps. Je devrais l'enregistrer sur cassette, comme ça elle pourrait l'écouter à longueur de journée. La situation commence à m'irriter. D'où lui vient ce besoin d'affection qui est comme un gouffre, si grand que je n'ose pas en approcher de peur d'y sombrer ? « Pas eu de papa ! » qu'elle me répond immanquablement. Franchement ! « Pas eu de papa ! » Comme si j'en avais eu un, moi ...

Après le quatrième baiser, je reprends mon verre. J'espére que mon malaise passe inaperçu mais avec son intuition je ne peux vraiment pas compter là-dessus. Il ne me reste plus qu'à renverser du vin sur le tapis. Je décide plutôt d'aller aux toilettes afin d'avoir un peu de temps pour me ressaisir.

Elle

Tiens, le voilà encore qui se sauve ! Mais cette fois je ne vais pas lui courir après. J'en ai assez. J'en ai assez de cette indifférence d'homme. J'en ai assez de faire la gentille fille. J'en ai assez de lui préparer de bons petits plats et de jouer ses fantasmes au lit en échange d'une affection qui ne vient pas. Ma colère commence à monter et je préférez me taire parce que ce que j'ai à dire me semble trop gros, trop méchant. Il y cinq minutes je voulais l'embrasser, mais maintenant je veux régler mes comptes. Si seulement il pouvait enfin sortir des toilettes ...

Lui

Dans la salle de bains, je me reproche mon attitude. Après tout, elle a fait tout cela pour me faire plaisir. Si je suivais son initiative pour une fois ... Si je lui donnais l'affection qu'elle désire ... Cela mettrait fin à cette petite guerre que nous nous livrons depuis quelques jours. Alors je retourne au salon rempli de bonnes intentions.

Je la retrouve distante, froide, cassante, toute ramassée à l'autre extrémité du divan. Mes bonnes intentions s'envolent aussitôt. « Si c'est la guerre qu'elle veut, elle va l'avoir », pensé-je. Je ne me laisserai pas faire ! D'ailleurs, depuis qu'elle est entrée en thérapie et qu'elle a commencé à s'affirmer, il me semble que les problèmes n'ont fait qu'augmenter. Elle ne laisse plus rien passer.

Au moment où elle se lance dans l'une de ses tirades habituelles sur le couple et l'engagement amoureux, mon sang ne fait qu'un tour. J'avale une gorgée de vin pour me calmer mais il a goût de vinaigre. Du vinaigre, bien sûr, du vinaigre ! En un éclair, il me semble avoir saisi le cœur du problème. C'est une pisse-vinaigre ! Tout ce qu'elle touche a goût de vinaigre. Encore une fois la soirée est gâchée. Je n'ai plus qu'une idée en tête : partir. J'allais l'interrompre pour le dire mais elle m'ôte les mots de la bouche : « Je gage que tu veux encore partir. Tu me trouves trop dérangée, peut-être, mais ça serait pas plutôt que je suis dérangeante ? Nuance, mon cher ! Et puis penses-tu vraiment que les autres sont différentes de moi ? Penses-tu que tu vas finir par la trouver, la femme idéale ? T'es-tu déjà regardé ? »

Elle

[Dans la chambre à coucher]

Bon ! Je ne peux pas dire que la soirée s'est très bien passée. Après l'altercation de cet après-midi, je suis restée très tendue et Lui aussi. Je suis triste. Je me dis qu'il faut quand même agir sinon, au train où vont les choses ... enfin je préfère ne pas y penser. Il est encore dans la salle de bains lorsque j'arrive dans la chambre. Je me rappele vaguement les paroles de cette amie qui me disait que dans les situations désespérées, il restait toujours les sous-vêtements noirs et la vodka. La vodka, ce soir je n'irais pas jusque-là, mais les sous-vêtements noirs, pourquoi ne pas essayer ? Le soutien-gorge en dentelle et le porte-jarretelles, ça le fait chavirer.

Lui

J'arrive dans la chambre. On dirait qu'elle dort déjà. Tant mieux, car je n'ai pas vraiment la tête à quoi que ce soit et surtout pas aux interminables discussions sur l'oreiller qu'elle affectionne tant. Elle appelle ça l'intimité. Eh bien ! pour l'intimité, on repassera. J'éteins et là, sous les draps, mes mains ne croient pas ce qu'elles découvrent. Ah ! la petite coquine a mis son porte-jarretelles et son soutien-gorge en dentelle. Même si je fais semblant de ne pas y toucher, mon cœur bat déjà un peu plus fort qu'avant. Je sens même poindre l'érection. Je me rapproche d'elle et étreins son corps tout chaud. Mes soucis sont déjà envolés. Elle résiste à mon étreinte, m'accorde finalement un baiser et me demande d'allumer une chandelle. Elle joue un peu les vierges imprenables et je dois avouer que ça marche à tout coup. J'aime le fait qu'elle ne soit jamais tout à fait conquise, comme si c'était toujours la première fois.

Elle

Je sens ses mains sur mon corps, ça me rassure. Mon petit stratagème fonctionne. Je me détends peu à peu. Au fond, ce n'était pas si difficile, une paire de bas résille, et le tour est joué. Ses mains se promènent sur moi et j'ai envie de me blottir contre lui. Je le sens dans mon dos qui palpite déjà, qui s'excite. Je me frotte contre lui et je m'abandonne langoureusement. Le problème, c'est qu'il se concentre déjà sur mon sexe et sur mes seins. Il me pince déjà le bout des tétons mais je ne me sens pas prête. Je tente quand même de jouer le jeu en espérant que ça viendra, mais ça ne vient pas du tout. Plus il s'excite et plus je décroche. Après un certain temps, ça commence même à m'énerver drôlement. Je me sens de plus en plus comme un objet, comme un jouet qui ne sert qu'à lui donner du plaisir.

Lui

Ça allait si bien. C'était si excitant. Il fallait qu'elle commence à faire la compliquée : « Caresse-moi ! Caresse-moi partout ! Mon dos, mes reins, mes jambes, mes épaules, j'ai besoin d'un peu de tendresse. J'ai besoin d'un peu de romantisme. »

Romantisme ! Le gros mot est lâché. Elle trouve toujours que je ne suis pas assez romantique, que je vais trop directement à l'affaire. Mon orgueil de mâle vient d'être touché de plein fouet. A vrai dire, son romantisme, je n'y comprends rien. Lorsque je la désire ardemment, c'est du « cul » ; et lorsque je ne la désire pas, elle trouve qu'il y a un « problème » dans la relation. L'autre jour, après cette soirée un peu imbibée chez les copains, j'ai tenté de l'embrasser sous la lune en rejoignant l'auto. Pour moi, il n'y avait rien de plus romantique que cela. Je ne désirais pas faire l'amour dans la rue, je désirais tout simplement jouer les adolescents. Et, là encore, je me suis fait dire que je ne pensais qu'à ça. Le lendemain, elle s'est excusée en disant qu elle était tout simplement préoccupée par son travail. Mais moi, je suis de plus en plus confus. Être romantique, est-ce que ça veut dire que je ne devrais jamais avoir d'érection en l'embrassant ? Mais je ne suis tout simplement pas fait comme ça, et il faudra bien qu'elle le comprenne un jour. Je lui tourne le dos en maugréant et j'éteins la chandelle.

Elle

Encore une fois dans de beaux draps ! C'est le cas de le dire. J'ai voulu arranger les choses, elles n'ont fait qu'empirer. Je me sens ridicule avec mon soutien-gorge et mon porte-jarretelles, et j'enleve tout ça avec des gestes brusques pour le déranger le plus possible. Mais est-ce donc si difficile à comprendre que j'aime la tendresse ? Est-ce donc si dur à comprendre que j'aime être conquise lentement, être désirée, être devinée ? Ce n'est pas que je n'aime pas faire l'amour, c'est qu'il y a la manière. Tout est dans la manière. Le sexe pour le sexe, ça ne m'intéresse pas. Mais le sexe avec des caresses et des mots doux, wow ! Quelle affaire ! Ah, tiens ! Voilà qu'il remet ça ! Les hommes n'ont pas de fierté. Une fois excités, ils ne savent plus s'arrêter. Le voilà à nouveau en train de me caresser les seins. Vraiment, il n'y comprendra jamais rien. Je ne peux tout de même pas déposer une plainte pour harcèlement sexuel contre mon propre compagnon. Je le laisse faire mais je suis complètement débranchée. Ce corps qui se frotte contre moi, cette voix haletante qui me dit machinalement : « Mon chou ! mon chou ! », tout cela me semble de plus en plus grotesque. Si je ne l'arrête pas maintenant, dans cinq minutes j'aurai l'impression d'un viol.

Je me redresse d'un seul coup et j'allume la lumière. Je lui déclare sur un ton sans réplique : « Je ne veux plus jamais que tu m'appelles mon chou ! »

Lui

Ah ! ça, c'est le comble ! Je lui réponds sur le même ton que non seulement il n'y aura plus de « mon chou », mais qu'il n'y aura plus de chouchouteries non plus. J'en ai assez d'être toujours celui dont on dispose. Jamais elle ne prend l'initiative des caresses. Jamais elle ne propose de faire l'amour.

C'est toujours moi. Maintenant, ça suffit ! Désormais, c'est elle qui devra faire les premiers pas. C'est elle qui devra me deviner. Si elle croit que c'est si facile d'être rejeté sans cesse et de toujours revenir à la charge. Voilà ! Je vais prendre des vacances d'érotisme, des vacances de romantisme, des vacances de tout. A elle d'organiser le voyage maintenant. Je suis au milieu de ces réflexions et, tout à coup, j'ai l'impression d'entendre la voix de mon père en moi. J'ai envie de brailler tellement ça fait vieux couple. La même tension, le même silence, le même problème. La même fatigue de sa femme, de ma mère, les mêmes désirs insatisfaits chez lui comme chez moi. Est-ce que c'est vraiment possible ? Une révolution sexuelle plus tard, et toujours la même histoire. Je me tais et je ferme la lumière. Je cherche sa main dans le noir, mais elle se dérobe. Elle est toute raide maintenant. Mes paroles ont dû la blesser. Et je reste comme ça, les yeux ouverts dans le noir, incapable de dire quoi que ce soit, attendant que ça passe.

Elle

Je sais qu'il est là, les yeux ouverts, dans le noir. Je sais qu'il me cherche, pour se réconforter. Mais je n'y peux plus rien, je me sens tellement incomprise. Il me semble que je donne tellement de moi-même. Je fais tout pour lui, pour que sa vie soit agréable. Je suis à l'écoute de tous ses besoins. Est-ce qu'il ne pourrait pas m'approcher avec un peu de douceur ? Est-ce que c'est trop demander ?

J'entends soupirer ma mère : « Les hommes, c'est tous des cochons ! » Je n'en suis pas là, mais pas loin. Est-ce que ça va durer longtemps comme ça ? Est-ce que ce sera pour moi comme pour elle, une longue attente et se faire une raison ? Ce serait trop bête. La mort dans l'âme, je me dis que ce n'est pas grave. Mais ce qu'il y a entre nous deux est tellement lourd. On dirait que nous ne sommes jamais au même rendez-vous en même temps.

Elle

[Aux Etats-Unis]

Enfin les vacances ! Compte tenu de mes antécédents avec Lui, ça se déroule plutôt bien. Petite station balnéaire aux États-Unis. Réservation à l'aveugle juste avant de partir. Chambre minable au-dessus d'un ventilateur bruyant. Nourriture qui laisse à désirer. Tout pour m'irriter. Bizarrement, ça nous rapproche. Il y a quelque chose comme un renouveau amoureux dans l'air. Mais je parle trop vite ... Le voilà en train de se dévisser la tête pour regarder passer une adolescente qui balade ses seins sur la plage. Je me sens blessée instantanément. Je vais lui faire une remarque, mais il est tellement drôle avec son air de petit garçon coupable, déjà prêt à jurer qu'il ne regardait pas, que je pouffe de rire. Non, décidément, il ne s'en sortira jamais de sa mère.

Lui

J'étais en train de courir après elle dans ce parking américain sur de l'asphalte trop chaud avec un Coke et un cornet de frites graisseuses à la main. C'est alors que cette déesse est passée ... Wow ! Quels seins ! Ça ne devrait pas être permis. Je ne voulais pas regarder, histoire de ne pas blesser Elle. Mais c'était plus fort que moi. Tout à coup, je sens mes jambes partir. Non, ce n'est pas possible, Elle s'est rapprochée de moi uniquement pour me faire un croc-en-jambe et repartir au galop en me criant à tue-tête : « Je t'aime, mon amour ! Je t'aime, mon amour ! », c'est bien beau, je viens quand même de laisser échapper mon cornet ! Pendant quelques secondes je sens une colère immense m'envahir. Elle n'arrêtera donc jamais de m'emmerder. Puis c'est trop drôle. La situation m'apparaît soudain d'un ridicule consommé. Et là, sur cet asphalte trop chaud, les pieds englués dans les frites et dans le Coke, je me sens transporté par une vague d'émotion si belle et si profonde que je lui crie à tue-tête : « Je t'aime, mon amour ! Je t'aime ! » Assez fort pour que la moitié de la plage entende. Ce « Je t'aime », elle peut bien l'enregistrer sur cassette. Il vient de tellement loin en moi. Je l'attendais depuis si longtemps. Il me fait tellement de bien que je me mets à pleurer de joie comme un enfant. Je la vois qui sourit à travers mes larmes et Elle me prend dans ses bras doucement, si doucement ...

Voir aussi: Le texte original du livre de Guy Corneau

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