Le Peintre




La jeune femme était songeuse. Immobile. Les bras croisé sur sa gorge blanche devant le Peintre qui s’activait, elle fixait un point au-delà de la fenêtre, dans l’immense majesté du coucher de soleil qui s‘offrait à elle. Malgré les reflets causés par le mauvais éclairage du studio et la crasse du verre, il était impossible de ne pas être subjugué par la beauté du spectacle. Tout l’univers ne semblait plus que bicolore, rouge et violet. Le feu et les ténèbres s’affrontaient, s’embrassaient dans la lumière mourante du jour, et rien n’existait plus que leur étreinte magnifique. La jeune femme frissonna, le souffle coupé. L’astre solaire s’embrasait, enflammait le monde. Et, dans sa lutte aussi vaine qu’absolue contre l‘inéluctable nuit tombante, transformait les cieux voisins en une explosion d’or et de sang. Déjà, à l’extrémité de la voûte céleste, d’aimables taches lumineuses commençaient çà et là de piqueter le crépuscule. Autant de centaines d’étoiles timides à nos yeux mais qui, peut être, abritaient en leurs sein des centaines de mondes semblables au notre, qui étaient les théâtres de milliers d’autres couchers de soleils flamboyants. Cette perspective d’infini donna le vertige à la jeune femme, et elle se retint tout juste de ne pas triturer l’une des longues mèches d’or qui cascadait sur ses épaules dénudées. Sans soupirer, elle reporta son attention sur l’étroite lucarne qui permettait à l’impressionnant spectacle du dehors de pénétrer ses yeux. Le soleil semblait maintenant poussé à ses derniers retranchements. Peu à peu, ses ardeurs faiblirent, sa masse se rétracta, sa flamme froidit. Et, alors que l’astre incandescent jetait ses derniers rayons d’auburn , comme un adieu silencieux à la terre, la nuit s’abattit sur Londres. Ses dégradés de violet et de jais se répandirent telle une coulée de lave sur la ville, recouvrant sans distinction, aussi bien les immenses hôtels que les petites masures lépreuses. Bientôt, le Piccadilly Circus se retrouva plongé au cœur des ténèbres. Et la jeune femme se sentie envahie d’une infinie sérénité. Le jais des cieux, l’éclat de la lune qui baignait doucement la place, projetant aux murs les ombres inquiétantes des derniers fiacres qui se hâtaient comme autant de fourmis égarées se hâteraient de rejoindre leur nid, Le doux bruissement des feuilles que la brise nocturne invitait gentiment à valser, imperceptible pour un mortel, le claquement des sabots sur les pavés, l’enivrant parfum des massifs de roses qui s‘étendaient au deçà de la balustrade voisine. Autant de ravissements à ses sens, comme seule la nuit savait lui en procurer.
- Ne bougez pas!
La jeune femme sursauta et s’empourpra, confuse. Pendant un instant, elle s’était laissée aller à vaciller, chose fragile bercée par les douceurs du soir.
- Pardonnez moi, murmura-t-elle.
- Ce n’est rien. De toute façon, le temps d’appliquer la dernière touche, et la toile est achevée.
- Oh, vraiment.
Sa voix n’était qu’un souffle, et elle s’autorisa maintenant à entortiller gracieusement une de ses boucles autour de son index.
Le Peintre la fixa attentivement. Il la découvrait. C’était comme s’il la voyait pour la première fois. Comme si durant toutes les longues heures où elle avait posé pour lui, il ne la regardait pas réellement, obnubilé par son œuvre. Mais à présent que le portrait était achevé, il la découvrait. Et elle était là, allongée sur la couche, vulnérable et à la fois, tellement imposante. Une aura de puissance indicible se dégageait de sa silhouette gracile, et sa peau blanche, si blanche, semblait lumineuse. Elle était vêtue d’une magnifique robe de soie pourpre - preuve par ailleurs, de son rang social - qui lui découvrait la gorge presque jusqu’aux tétons. Le Peintre était fasciné. A n’en pas douter, il s’agissait d’une Dame du grand monde. Une merveille anonyme qui, l’espace d’un soir, avait accepté de mêler sa beauté à son inspiration, pour créer l’œuvre ultime.
- Puis-je voir ?
Au son de sa voix, le Peintre se tira de sa rêverie, pour y replonger aussi rapidement. Même son timbre était doux et mélodieux. Aussi soyeux que les boucles d’or qui lui coulait sur les épaules, telles un fleuve de lumière. Elle lui donnait des frissons.
- Bien sûr. Articula-t-il, subjugué.
A ces mot, la jeune femme s’étira voluptueusement et quitta la couche pour s’approcher sans un bruit du Peintre, dont le regard passait du portrait à son modèle avec un mélange de crainte et d‘admiration. Tout, dans les gestes qu’elle fit et ne fit pas, exsudait la grâce et la sensualité.
- C’est magnifique! S’écria-t-elle, impressionnée.
Le Peintre sursauta. Il était à ce point perdu dans sa contemplation des courbes nacrées de la jeune femme, qu’il ne l’avait même pas senti passer derrière son dos et enlacer son buste.
- Merci…
- A la vérité, le reprit la jeune femme. Tout remerciement est inutile. Tout ce que je fais est constater une vérité. Étant petit, avez-vous déjà remercié votre professeur de vous avoir appris que la terre était ronde ?
- Non, bien sûr. Vous avez raison.
Un sourire se dessina sur son visage de porcelaine, éclairant ses traits à la façon d’une aurore.
Et elle avait raison. Le tableau était bien plus que magnifique, il était magique. Comme si la Vie elle-même était venue visiter le Peintre alors qu’il créait, et qu’elle avait décidé de se figer éternellement en son travail.
- Magnifique. Souffla à nouveau la jeune femme, toujours accrochée à son cou. Vous avez un talent fou.
Le Peintre frémit. Il sentait maintenant son souffle sur sa nuque, étrangement glacé, et le coussin de ses seins contre son dos.
- Non, c’est vous. Répondit-il fiévreusement. C’est vous, sur le Portrait. Vous et vous seule. Vous.
A nouveau, elle sourit. Du bout des doigts, elle caressa le visage du Peintre et entortilla avec sensualité, une de ses boucles brunes autour de son doigt.
- Oui, Moi… Et Vous. C’est notre œuvre à tous les deux.
Le Peintre tremblait maintenant comme une feuille, ses paroles étaient un vin qu’il boirait jusqu’à la lie.
- Et maintenant… Reprit la jeune femme en lui effleurant la joue du bout des lèvres. Le prix…
- Oh, le prix. Répéta-t-il d’une voix éteinte.
- Oui, le prix.
Lentement, le Peintre glissa la main entre les pans de sa chemise de lin et ses doigts s’enroulèrent fermement autour d’une petite croix d’argent. Il la sortit d’entre sa veste et la présenta à la jeune femme, sans trop y croire, toutefois.
- Dieu ne vous sera d’aucune utilité. Expliqua-t-elle posément. Pas plus que Diable.
- C’est inutile ? Interrogea-t-il faiblement.
- Oui. Du reste, ajouta-t-elle en caressant les lèvres du Peintre de son index, j’aime beaucoup cette croix.
- Alors prenez la, elle est pour vous.
- Merci.
Et avec d’infinies précautions, elle retira le bijou du cou du Peintre et le passa autour du sien, laissant délicatement choir la breloque entre ses seins.
-Voyez vous, reprit-elle avec douceur. Vous vous êtes nourri de ma beauté pour ce tableau. Il me semble donc juste que je me nourrisse de la votre en retour.
- De la mienne? Ma beauté ?
- Oui. La votre, la mienne, celle de nos voisin, du bouton de rose qui éclot ou du rossignol qui chante sa mélopée à l’aurore. Toutes les beautés du monde qui fusionnent et se mêlent, pour nous façonner et nous abandonner ensuite. Petit à petit…
Elle n’acheva pas sa phrase. Sa voix n’était plus qu’un murmure et, quoi qu’il en soit, les mots humains étaient désormais inutiles pour ce qu‘elle avait à lui dire.
Elle l’embrassa. Délicatement, ses lèvres se posèrent sur les siennes, et le monde disparu. Il ne restait plus qu’eux. Eux deux, soudés l’un à l’autre, lèvres contre lèvres. Souffle contre souffle. Corps contre corps. Et, tandis qu’il buvait de son nectar, le Peintre sentit s’ouvrir à lui, des milliers de possibilités. Tous ses rêves les plus fous semblaient à portée de main et il entrevit l’éternité. Toutefois, alors qu’il se laissait aller à l’extase que pouvait lui procurer ce baiser, il redoutait le moment ou les lèvres de sa Muse se détacheraient des siennes pour glisser sur sa joue…
Elles suivirent la courbe de ses pommettes, descendirent le long de son cou, lui chatouillant au passage le lobe des oreilles, puis effleurèrent sa nuque. Le peintre frémit. Elles se posèrent, doucement. Et déposèrent sur sa peau blanche, un unique et mortel baiser d‘éternité.




















Iris ~ Liria ~ 15 ans ~ 1èreES ~ Lyon ~ Bélier
Rêveuse ~ Solitaire ~ Egoiste ~ Orgueilleuse ~ Feignante ~ Gourmande ~ Futée ~ Timide

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