Objets fin de siècle

Il n'y a pas que les idées, les personnalités ou les événements qui ont marqué la fin du siècle. Il y a aussi des objets. Devenus emblématiques de la dernière décennie du XXè, combien de temps survivront-ils au XXIè ?

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Le fauteuil blanc

Le plus phénoménal, c'est un objet devenu planétaire, universel, qu'on ne remarque même pas si personne ne vous signale sa particularité. Il s'agit des fauteuils de jardin en PVC blanc fabriqués principalement en France par la marque Grosfillex. Cette respectable entreprise, qui a des succursales dans le monde entier, fabrique depuis des décennies toute une gamme d'objets en PVC, qui vont du mobilier complet aux menuiseries, fenêtres, structures, etc. Mais c'est leur fauteuil qui a envahi le monde. À vrai dire, j'ignore si c'est leur fauteuil à eux ou si le brevet vient d'ailleurs, mais c'est sous ce nomlà qu'on le connaît au moins en France. Confortable et robuste, léger, emboîtable, résistant aux UV et aux intempéries, il présentait d'emblée le luminique avantage d'être moins cher que n'importe quel siège, et, très vite, avec un prix baissant d'année en année, moins cher que n'importe quel objet sur lequel on peut s'asseoir, y compris la souche d'arbre ou le bloc de calcaire. On comprend que son succès ait été planétaire. A-t-il l'inconvénient d'être moche? Même pas. Il est simplement insignifiant, à peine visible. Le regard glisse dessus, pas compétent, seules les fesses sont concernées, il fait partie de l'environnement neutre, comme l'asphalte ou les réverbères. Seule sa multiplication effrénée retient l'attention, et encore. On a commencé à le voir se répandre dans les campings et les terrasses vers le milieu des années 80, et maintenant que je vous ai prévenus regardez mieux : vous le voyez partout sur la terre entière, sous d'autres marques, avec quelques variantes à peine perceptibles, dans les contrées les plus reculées, sous toutes les latitudes. Avec ses troupes d'appoint, tables, chaises et transats assortis, il prolifère dans les banlieues d'Europe, il grouille dans les villégiatures estivales, il cerne tous les pavillons, bungalows, il métastase les équipements collectifs, se répand dans les restaurants et hôtels, puis, après son débarquement dans le tiers monde, il est entré à l'intérieur des maisons comme mobilier principal, puisque même le bambou ne vous donnera jamais un fauteuil aussi confortable à un prix si dérisoire. Du désert yéménite à la toundra sibérienne, du mobil home californien au bar thailandais, de la hutte amazonienne à la yourte mongole, des palais africains aux saunas finlandais, le fauteuil Grosfillex a envahi la Terre. Et même si l'uniformité a été rompue par des modèles en couleur, avec des incrustations, des coquineries Louis XV, c'est le modèle blanc qui marquera l'humanité pour les siècles des siècles.

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Bruno Léandri, La grande encyclopédie du dérisoire, tome 3, Fluide Glacial, ISBN 2-85815-266-7