Les
relations entre les pays d'Islam et le monde latin du milieu du Xe au milieu
du X111e si?cle
Dans la P?ninsule Ib?rique, la Reconquista a r?ellement commenc? au milieu du Xle si?cle, m?me si elle s'enracine dans le mythique fait d'arme du roi Pelayo d'Asturie aux grottes de Covadonga vers 721, et s'est prolong?e jusqu'en 1492. L'expansion chr?tienne des Croisades, entreprises inou?es par leurs motifs et les moyens mobilis?s dans toute l'Europe latine, n'a commenc? qu'? partir de la pr?dication d'Urbain Il en 1096, mais elle se prolonge au-del? de 1250 ; la derni?re croisade de Saint-Louis ? Tunis n'est pas incluse dans la p?riode ?tudi?e. C'est qu'il ne s'agit pas seulement d'apprendre une histoire ?v?nementielle d'exp?ditions et de batailles entre fid?les de deux religions adversaires. L'ambition et l'int?r?t de la question sont au contraire d'inciter ? aborder les relations entre chr?tiens latins, fid?les de la papaut? romaine, et musulmans dans toutes leurs dimensions et sur une p?riode plus longue, dans l'ensemble du bassin m?diterran?en.
On ne peut certes nier que l'affrontement fut une dimension essentielle des relations islamo-chr?tiennes, reflet d'une profonde m?connaissance r?ciproque des religions et des civilisations. Mais cette dimension ne fut pas l'unique modalit? des rapports qui se sont tiss?s entre tous les rivages de la M?diterran?e, qui en furent le th??tre essentiel, du Xe au Xllle si?cle. L'habitude de se c?toyer favorisa d'autres formes de contacts entre ces peuples : diplomatiques, commerciaux, intellectuels; ils ont fait progresser la connaissance de l'autre en trois si?cles. D?s lors, purent appara?tre des relations et des comportements qui n'?taient pas irr?ductiblement fond?s sur l'image n?gative de l'adversaire religieux ? d?truire. Si ces contacts plus ouverts, empreints de confiance parfois, sont demeur?s souvent l'apanage des ?lites souveraines et aristocratiques des deux civilisations, ils n'en n'ont pas moins eu de profondes r?percussions.
La
diversit? interne des deux mondes latin et musulman est une donn?e
essentielle de cette histoire riche et vari?e, lorsqu'on l'?tend
? l'ensemble des pays proches de la M?diterran?e. Regrettons
toutefois que le d?coupage g?ographique exclut de la question
l'approche des chr?tiens d'Orient, de rite et de langue grecs, mais aussi
arabophones, dont les communaut?s ont souvent ?t? un pont
culturel important entre le monde musulman et l'Europe occidentale. La chr?tient?
et l'Islam n'?taient pas, au Moyen Age, des monolithes dress?s
l'un contre l'autre.
Les ?tats musulmans, par-del? les fondements religieux qui les
unissaient, s'opposaient entre eux par des divergences doctrinales fondamentales
(shi'ites/sunnites), ethniques (arabes/berb?res/turcs) et politiques
(administrateurs arabes/militaires turcs). Il n'y a pas grand chose de commun,
en dehors de la croyance en Allah, entre un Abd el-Rahman III (913-961), prince
omeyyade arabe et descendant du clan du Proph?te, premier souverain cordouan
? porter le titre califal, propagateur d'une civilisation urbaine raffin?e,
qui donna un ?lan d?cisif aux ?coles de la ville et fonda
la ville nouvelle de Madinat al-Zahra, r?sidence fastueuse, et un Salah
ad-D?n (Saladin, 1138-1193), guerrier kurde de tradition semi-nomade et
sunnite, qui combattit victorieusement aussi bien les musulmans shi'ites d'Egypte
que les chr?tiens en Terre sainte, et qui fit de J?rusalem la
troisi?me cit? sainte de l'Islam.
Au cours des trois si?cles, les puissances orientales qui avaient fond?es et domin?es la civilisation de l'Islam classique (Vllle-Xle s.), ont connu un d?clin relatif. Le plus grand dynamisme est pass? ? l'Ouest : l'Al-Andalus Omeyyade jusqu'en 1031, puis au Xlle si?cle le califat almohade, premi?re puissance politique musulmane d'origine berb?re, qui posa les bases de la culture du Maroc actuel, ?taient alors des territoires ? l'?conomie active ; leurs dirigeants ?taient conscients de leur sup?riorit? culturelle par rapport ? l'islam oriental. Le juriste al Sakundi, au service des Almohades, l'exprima bien ? la fin du Xlle si?cle:
"Apr?s le morcellement de cet ?tat bien organis?, les roitelets andalous (...) mirent en vogue le march? des sciences et lutt?rent d'?mulation pour r?compenser la prose et les vers. Les po?tes ne cessaient de circuler autour de ces monarques, comme les z?phyrs soufflent entre les parterres de fleurs, et de se jeter sur leur fortune... Les jours s'?coulaient pour eux comme des f?tes. Ils avaient encore plus de penchant pour les belles-lettres que les Ban? Hamd?n d'Alep. Ces princes, leurs enfants, leurs vizirs occupaient la premi?re place dans l'art de la po?sie et de la prose et s'occupaient avec une ?gale ardeur des diverses branches de la science."
Il
n'est pas ?tonnant, d?s lors, que la P?ninsule Ib?rique,
avec les ?coles de traducteurs (juifs et musulmans) de Tol?de,
les ?coles d'astronomie de Cordoue, fut l'un des foyers essentiels de
transmission de la culture de l'orient antique vers l'occident latin m?di?val.
C'est aussi ? partir de l'Espagne que circul?rent vers l'Europe
les premi?res traductions en latin du Coran, ? la demande de Pierre
le V?n?rable, abb? de Cluny, qui avait compris que l'Islam
n'?tait pas un paganisme polyth?iste, contrairement ? ce
que pensaient la plupart des chr?tiens d'alors.
La connaissance plus compl?te et plus exacte de la civilisation musulmane
a profit?, dans la p?ninsule ib?rique, d'autres facteurs
favorables. L'Etat Omeyyade avait en effet b?ti la deuxi?me puissance
musulmane en m?diterran?e, apr?s celle des Fatimides du
caire.
Il put ainsi contr?ler un commerce fructueux compl?mentaire entre
les c?tes du maghreb, les ?les de M?diterran?e Occidentale
et l'Espagne. Les ?tats chr?tiens voisins ont profit? de
l'abondante circulation d'or cr??e par ce commerce intense. Ils
ont aussi tir? profit des tributs par lesquels les "roitelets andalous",
successeurs affaiblis des Omeyyaddes, achetaient la paix avec leurs voisins,
et du prix des engagements de mercenaires accomplis par les chevaliers chr?tiens,
excellents guerriers ? leur service. Le Cid lui-m?me servit aussi
bien l'?mir musulman de Saragosse que le roi d'Aragon ; il s'empara de
valence d'abord pour le compte de son ancien roi musulman chass? par
une r?volution de Palais (1093). Les relations d'?tat ?
?tat ont donc souvent pr?valu sur les affrontements religieux
: d'ailleurs, l'id?al de la reconquista ?tait motiv? par
la r?cup?ration d'une terre ancestrale envahie bien plus que par
la d?fense de la foi.
L'opposition religieuse fut ?videment plus vive en Terre Sainte, avec
les croisades, mais elle ne constitua pas non plus une modalit? exclusive
des relations, m?me si l'exaltation r?ciproque de la d?fense
des lieux saints fit de ces r?gions le creuset des id?ologies
de Guerre Sainte et de Jih?d. Si la conqu?te de J?rusalem
en 1099 par les chevaliers de Godefroy de Bouillon s'accompagna d'un massacre
des habitants musulmans - auquel le futur "avou? du Saint-S?pulcre"
ne prit pas part personnellement, si un seigneur tel que Renaud de Ch?tillon
se rendit c?l?bre entre 1160 et 1187 par des actes de piraterie
d'une cruaut? inhumaine contre des marchands musulmans, qui valaient
bien les atrocit?s de la secte des "assassins", tr?s
souvent, les seigneurs chr?tiens ont conclu des tr?ves avec les
?mirs voisins ; ils sont entr?s dans le jeu des relations politiques
r?gionales et n'ont pas fait de leurs chevaliers de purs milites christi
combattant exclusivement pour la croix, comme l'aurait souhait? Saint
Bernard de Clairvaux. Ainsi, en 1140, voit-on le roi de J?rusalem Baudouin
II envoyer de troupes ? l'?mir de Damas pour lutter contre les
sedjoukides turcs. Dans ces combats communs, nobles chr?tiens et musulmans
se sont d?couverts des valeurs communes de courage et de respect de l'adversaire,
qui ont souvent inspir? des anecdotes de r?cits de croisades ou
des chants de troubadours. La cohabitation, dans les Etats Francs, entre les
ma?tres chr?tiens et les tenanciers du sol musulmans a aussi contribu?
? forger une soci?t? originale, celle des "poulains",
mal comprise parfois en Europe, que l'on a pu qualifier ? certains ?gards
de "coloniale" et dont Foucher de Chartres a soulign? de fa?on
saisissante le caract?re m?tiss? :
"tel (...) a ?pous? une femme non parmi ses compatriotes,
mais syrienne, arm?nienne, parfois m?me une sarrasine baptis?e".
La pr?carit? territoriale et militaire de la situation n'a pas, de toute ?vidence, permis de fa?onner une soci?t? aussi pluriethnique que dans le royaume normand de Sicile, creuset original o? se sont m?l?es ? partir de 1090, non sans difficult?s, les traditions chr?tiennes byzantines, l'administration et l'artisanat raffin? des musulmans, la f?odalit? normande, que les nouveaux ma?tres de 1'?le surent fusionner avec beaucoup d'habilet? dans une id?ologie du "souverain de plusieurs nations", capable de r?cup?rer les bases id?ologiques de l'exaltation monarchique que leur offraient les trois cultures - auxquelles il convient d'ajouter des communaut?s juives tr?s actives. De ce m?lange, parvenu ? son apog?e sous Roger Il (1093- 1154), Palerme offre encore aujourd'hui d'?tonnants t?moignages artistiques.
Cette histoire des rapports complexes, instables et toujours remis en cause, est cependant domin?e par un tournant incontestable, qui ne s'est pas d?cid? sur les champs de bataille mais dans l'activit? commerciale. La M?diterran?e aurait pu devenir un "lac musulman", quadrill? par les flottes fatimides et omeyyades, vers le milieu du Xe si?cle. Trois si?cles plus tard, le triomphe des latins, leur domination maritime et marchande sont incontestables. C'est un autre enjeu de la question que de comprendre comment et pourquoi les latins d'Europe occidentale ont pris cet avantage d?cisif sur les musulmans ? travers la M?diterran?e.
Parler des latins, est trop dire. Une fois de plus, le sens de la diversit? doit ici retenir l'attention. Si l'aventure maritime et commerciale fut partag?e par des marins et des n?gociants catalans, proven?aux, siciliens, l'ouverture de la M?diterran?e ? l'h?g?monie commerciale des latins est avant tout le fait et la gloire des marchands italiens. Jusqu'au milieu du Xle si?cle, c'est dans le cadre de bonnes relations de voisinage avec des ?tats musulmans qu'ils se refus?rent toujours ? combattre, m?me ? la demande du Pape, que les marchands d'Amalfi, Salerne ou Tarente, impr?gn?s de traditions byzantines, ont inaugur? les liaisons r?guli?res du commerce triangulaire entre Europe, Afrique du Nord et orient Byzantin. Pris en charge par l'administration fiscale sourcilleuse et tatillonne des califes, ils ont obtenu les premiers droits d'installation permanente dans des entrep?ts au Caire ou ? Alexandrie. Ils ont ainsi ouvert la voie aux trois puissances navales de l'Italie du nord : Pise, G?nes et Venise.
La ma?trise de l'espace maritime par les trois puissances navales dominantes de l'Italie, ? partir du milieu du Xle si?cle, s'?tablit de mani?re irr?versible dans un contexte relationnel tr?s diff?rent envers les musulmans: l'organisation des routes commerciales trans-m?diterran?ennes r?guli?res traduit la manifestation d'une sup?riorit? navale conquise au d?triment des "pirates sarrasins" d?s les environs de l'an Mil. Comme l'a soulign? l'historien italien Luzzato, en dilatant leurs relations maritimes ? toute la M?diterran?e, ces Italiens recherchaient "l'assujettissement ?conomique plus que politique de pays riches de mati?res premi?res tr?s recherch?es" : ils ont impos? leur supr?matie par les armes ou par des trait?s commerciaux en termes analogues aussi bien aux musulmans (surtout ceux du Maghreb et de la p?ninsule ib?rique) qu'aux chr?tiens de l'Europe m?diterran?enne. Tandis que d'autres latins s'?taient enrichis par le mercenariat au service des princes musulmans, G?nois, Pisans et V?nitiens ont retir? d'immenses profits du butin de guerre de course qu'ils ont men? contre les flottes sarrasines et les ont r?investis dans l'armement maritime et les transactions commerciales et non dans la terre, contrairement au reste de l'Europe.
Ces bases financi?res et commerciales puissantes ont ?t? confort?es par deux facteurs d?cisifs, absents du monde musulman. Si les formes d'associations commerciales pour le partage des responsabilit?s et des capitaux ?taient assez proches sur toutes les rives de la M?diterran?e (plusieurs historiens ont rep?r? des origines musulmanes au contrat italien de Colleganza), en revanche, l'activit? des marchands arabo-musulmans fut toujours brid?e par une administration fiscale des Etats musulmans qui imposaient des r?glements d'activit?s tatillons, contr?laient totalement le construction navale et soumettaient toute transaction avec l'?tranger chr?tien ? des autorisations d?livr?es par les fonctionnaires fiscaux. Au contraire, les marchands-navigateurs italiens, souvent ma?tres politiques dans leurs propres communes, ont pu d?velopper tr?s largement leurs capacit?s d'initiative priv?e qui leur permettaient de prendre des risques plus aventureux et gagner des places de commerce toujours plus nombreuses et ?loign?es. Mais ils ont assorti leur libert? d'une couverture des risques dont ils furent les inventeurs, sous la forme de l'assurance maritime, inconnue avant eux. D?s lors, les marchands italiens poss?daient tous les instruments, in?gal?s, de la conqu?te de l'espace maritime m?diterran?en, et plus tard, les d?bouch?s vers l'Atlantique. Sur les rivages musulmans, les latins ont pu obtenir des droits d'installation permanente. L'organisation administrative et financi?re des comptoirs italiens dans les ports des Etats crois?s d'Orient, qui d?passait le simple cadre des transactions commerciales, a servi de mod?le pour le d?veloppement des autres points d'?changes fr?quent?s par les marchands italiens, notamment en pays d'Islam, sous la forme des funduqs. Les latins ont pu d?s lors organiser le commerce maritime exclusivement en fonction de leurs propres besoins ; la ma?trise des mers (? partir du milieu du Xlle si?cle, les voyageurs musulmans doivent souvent s'embarquer sur des navires italiens), au moins autant que les croisades contribua ? l'arr?t de l'expansion musulmane, jusqu'? la p?riode ottomane.
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