Henri Largefeuille

auteur de contes noirs / author of dark tales...

CROCO POMPANO

Conte 10 : Croco Pompano

 

Pour Diane et Jean-Pierre

René et Simone

et tous les autres…

 

 

- …ourir, …gator, …top, ...en peux plus, …sez-moi, …fou.

A l’hôpital d'Imperial Point, à Fort Lauderdale, au nord de Miami, une patiente délire en français, la tête couverte d'un volumineux pansement. Dans la chambre blanche, sa voisine de lit, une Pari­sienne qui vit en Floride, écoute ce que tente de dire la malade, elle cherche à identifier les idées, à assembler les mots qu'elle comprend,  pourtant elle est incapable de  recomposer le message: la jeune femme fiévreuse semble torturée, mais par quoi? Son corps remue si fort que le lit anonyme tremble sur ses roues de caoutchouc, ses draps aseptisés ont perdu leur usage et gisent sur le sol impeccable, les murs sans cœur absorbent les soupirs et les plain­tes. Malgré sa propre souffrance, Nelly se lève pour essayer de calmer celle qui partage son espace de douleur:

- Doucement, madame, réveillez-vous. Vous rêvez tout haut. Là! Calmez-vous, lui dit-elle en posant sur le visage brulant une serviette humide qu’elle est allée chercher près du lavabo.

L’action conjuguée du frais tissu éponge et de la voix chaude de Nelly finit par apporter la paix à l’esprit torturé. Les cris s’effondrent, le délire cesse, le sommier reprend ses aises. Un profond silence couvre maintenant la respiration lente de la femme. Nelly prend place sur sa propre couche et attend impatiemment le passage quotidien de son amie Sophie. Sophie…, une infirmière québécoise avec laquelle elle a sympathisé dès le premier jour de son hospitalisation. Elle vient lui rendre visite chaque soir avant de rentrer chez elle. La langue les rapproche. Sophie ne tardera plus, il est bientôt 10 heures et ce n’est pas la peine de déranger les autres garde-malades. Le petit coup d'œil jeté vers la masse endormie à un mètre d’elle devrait autori­ser Nelly à ne pas se tracasser. Pourtant les mots entendus quelques minutes auparavant tournent dans la tête de la ménagère alitée et ne trouvent pas d’issue ; ils restent bien présents, rebondissant sans cesse et sans sens.

- Hello, Nelly. Pas le temps de faire du parlotage[1]. Je ne reste pas, car…

- Oh si! Un peu, Sophie, je t’en prie. Je suis si contente de te voir. Reste, il faut que je te parle de ma voisine. Il me semble qu’elle a des problèmes graves. Elle délirait tout à l’heure. Ce qu’elle disait ne paraissait pas particulièrement agréable. Pour­rais-tu t’informer sur son passé?

- Nous verrons cela demain. Je te promets de lire sa fiche et de te dire ce que j’ai le droit de te dire.

- Attends, la voilà qui remue encore. Bonjour, madame. Vous allez mieux?

- Où suis-je?

- A l’hôpital, madame. Vous êtes à l’Imperial Point Hospital, dit Sophie. J’ignore pourquoi, mais je peux jeter un œil sur votre fiche d'admission et savoir dans quelles circonstances vous avez été amenée chez nous.

- Ce ne sera pas nécessaire. Je m’en souviens très bien, dit-elle avec la voix calme et un peu en­rouée de celle qui s’éveille après une nuit répara­trice.

- Vous avez parlé pendant votre sommeil, you know[2]! dit Nelly, mais je n’ai pu comprendre ce que vous disiez. Des mots. Ou plus exactement des morceaux de mots: “non…, enough[3]…, rire…, c’est moi…, collier…, crazy[4]…, bar..., gator[5]…”

- Gator! C'est celui-là le pire! J’ai soif. Puis-je boire? J’ai vraiment soif.

- Je vais lire votre fiche médicale, et je vous amène de l’eau si aucune contre-indication n’apparait. Mais à première vue il ne doit pas y avoir de problème.

- Je vous remercie. Quelle heure est-il, madame, s’il vous plait?

- Nelly! Appelez-moi Nelly. Je n’ai pas l’habitude des “Madame”, you know, et je n’y tiens pas d’ailleurs.

- O.K., Nelly. Quelle heure est-il?

- Il est un peu plus de 10 heures. Vous avez dormi toute la journée depuis votre ar­rivée ce matin.

Nelly raconte comment la jeune femme a été amenée dans la chambre peu après le petit-déjeuner par des brancardiers accompagnés de deux officiers de police très attentifs. Ils ont juste précisé qu'elle parlait l'anglais et le français. Malheureusement ils n’ont laissé échapper aucune parole susceptible d’expliquer les raisons de sa présence ici.

- Je n’ai pas besoin de policiers pour connaitre ces raisons, dit alors la jeune femme. Je n’ignore pas ce qui s’est passé.

Interrompant la conversation, au grand déplaisir de Nelly, l’infirmière revient essoufflée avec une bouteille d’eau. Elle verse un verre et le tend à la malade, qui le boit d’un trait, tend le bras sans rien dire, attend que Nelly l’ait de nouveau rempli, et le vide aussitôt.

- Doucement, dit Nelly. Sophie, dis-lui de boire doucement, sinon elle va étouffer.

- Nelly a raison, Madame Portal, ne buvez pas trop vite, ce n’est pas bon. Votre fiche m’a appris que vous avez été conduite dans cet hôpital après avoir été trouvée inconsciente par la police au “Quiche Lorraine”, un restaurant  de Pompano Beach[6].

- Oui, c’est le mien, je suis Nicole Portal, la pa­tronne du “Quiche Lorraine”. Et je sais pourquoi ce sont les policiers qui m’ont amenée ici. J’ai tenté de me prendre la vie. Je n’en pouvais plus. Anyway[7], c'est ce qu'ils pensent.

Aussitôt Sophie invite Madame Portal à se repo­ser et lui propose un léger sédatif afin de l’aider à s’endormir. La voisine, au contraire, moins par cu­riosité que par plaisir de sortir du quotidien hospi­talier si déprimant, essaie de tirer les vers du nez de la femme pour qu’elle lui parle de son suicide. L’infirmière veut intervenir, mais Nicole Portal semble contente de pouvoir vider son sac et elle accepte de raconter son histoire sans fausse honte.

- Au contraire, dit-elle. Permettez-moi de vous expliquer ce qui m’est arrivé. J’en éprouve le besoin. Il y a trop longtemps que je garde cela dans mon esprit, et je sens que votre présence me sou­lage. Ne vous étonnez pas si ma façon de parler ne correspond pas à ce qu’on attend d’une malade: je ne suis pas malade. Et dans mon bar j’adore inven­ter et raconter des histoires. Je suis coutumière du fait. Puis-je avoir un autre verre d’eau?

Et après avoir mouillé sa bouche, elle poursuit. Elle aurait essayé de se suicider : elle est soupçonnée du meurtre de son employée, Hélène. La bar-tender[8] a été retrouvée morte, sans aucun doute assassinée. La police, suite à une entrevue avec les voisins du restaurant, a immédiatement porté ses soupçons sur elle, la patronne. Ce n’est pas la première fois que les voisins lui créent des ennuis. Elle commence alors une histoire com­plè­tement loufoque qui arriva dans son établisse­ment lors d’une fête qui tourna mal pour de multiples raisons:

- C’était l’année dernière, fin aout. Nous avions organisé une party pour un cousin qui fêtait ses quarante ans. Le restaurant n’était pas fermé et, outre la clientèle, une vingtaine d’invités se trou­vaient dans la salle. L’un d'eux venait d’Europe et il proposa de montrer une petite danse, une activité amusante, une sorte de jeu musical qu’ils avaient l’habitude de pratiquer, lui et ses amis, dans les guindailles belges, nombreuses et fertiles en diver­tissements extravagants. Intrigués, les convives se dirigèrent vers la terrasse devant l’établissement. Le fêtard s’assit à terre et invita les autres à l’imiter. Ils se retrouvèrent bientôt plus de dix, im­briqués l’un derrière l’autre, à ne plus former qu’un seul corps qui se balançait d'avant en arrière, de gauche à droite, les bras levés au ciel, se tortillant comme un gros ver au rythme d’une rengaine qu’ils avaient mis trente secondes à apprendre. Même ceux qui s’étaient joints au groupe sans s’intégrer dans la chenille humaine chantaient les bras en l’air. Tout le monde riait, chantait, se tré­moussait. La joyeuse danse fut soudain inter­rom­pue par l’arrivée d’une voiture de cops[9]. Les lumières bleues clignotant sur le toit, reflétées aux quatre coins du restaurant par les vitraux de la fa­çade, intriguèrent les autres clients qui se levèrent pour s’informer sur les raisons de la présence de ce gardien de la paix. L’ambiance, à peine tombée, reprit de plus belle quand nous apprîmes qu’un voisin d’en face avait téléphoné au bureau du shérif, croyant qu’une bagarre générale opposait les gens au “Quiche Lorraine”. Il fallut recommencer la danse, montrer la “bagarre”, prouver la bonne humeur.

Sur les balcons de l’autres côté de la rue, les voisins étaient sortis et observaient avec intérêt les agissements des convives et du policier. L’un d’eux semblait particulièrement absorbé par la scène: ses gestes à l’égard de notre troupe trahis­saient sa mauvaise humeur et sa volonté de sanc­tions.

Je le connaissais. Il venait autrefois manger chez moi, rarement, avec un invité, toujours le même, un de ces personnages gris et discret, qui ne laisse ni trace ni souvenir. Un soir, le voisin est venu avec une femme, dont nous avons à peine vu le visage, car elle tenait sa serviette de table devant sa bouche, ne laissant apparaitre que ses yeux, comme une femme voilée. Elle était, disait-elle, incommodée par la fumée des clients au bar dans la salle voisine. Après quelques minutes, ils sont sortis tous les deux sans commander. Et depuis, nous n'avons plus vu le voisin chez nous. Sans regret, car les serveuses ne l’aimaient pas. Il était cheap[10], parlait fort en pénétrant dans la salle, changeait trois fois de table, parce qu’il ne suppor­tait pas un courant d’air, qu’il se trouvait incommodé par la proximité de l’aquarium qui décore le restau­rant, ou encore que la place lui manquait pour déposer des feuilles qu’il sortait pendant le repas d’une mallette en croco noire qui ne le quittait pas. Il aimait le cuir de croco en tout cas, car je ne l’ai jamais vu avec d’autres chaussures que des santiags[11] de cette matière. Et là-haut sur son balcon, au sommet de sa hargne, entouré de ses voisins vindicatifs, tous jaloux de leur confort et de leurs privilèges de vieux, il menaçait la société, la tête ceinte de son collier en dents d’alligators.

La chenille se disloqua, les convives se levèrent. Le flic s’en retourna, non sans nous avoir conseillé avec un sourire de ne plus nous “battre” dehors. Pourtant, le ton de sa voix trahissait une sorte de frustration. Non pas la petite rancœur de celui qui a répondu au téléphone à quelqu’un qui l'a appelé par erreur, mais la vraie amertume du mauvais pêcheur qui rentre bredouille après une attente aussi longue qu’inutile.

Nous rentrâmes dans le restaurant au milieu des rires, des gestes grossiers et des sobriquets à l’égard des voisins, mais ces rires ne sonnaient plus franc. Quelque chose était cassé. Les verres cognèrent de nouveau et la table bien garnie continua à satisfaire les appétits voraces. L’anecdote circulait de table en table. Les mimes fleurissaient par-ci par-là, singeant le voisin voyeur avec ses lunettes d’approche surveillant les allées et venues des clients. L’un d’eux imagina chacun des habitants du condominium[12] rivé au balcon, avec des jumel­les collées sur les yeux, scrutant la route et les mai­sons voisines. J’entendis même le mot “mirador”. Une dame compara leur regard observateur avec les yeux des alligators, guettant le moindre mouvement à la surface de l’eau, prêts à bondir en un clin d'œil sur la première proie. Tous riaient, s’amusaient, brocardaient, mais le thème de la fête avait basculé dans l’oubli, l’anniversaire avait été écrasé par la visite policière.

Tout à coup les vitres reluirent de nouveau de ces éclats bleus propres aux véhicules de secours. Nous sortîmes et découvrîmes un spectacle burlesque et affligeant. A côté d’une voiture blanche au fin striping[13] jaune et vert, signe distinctif caractéristique des voitures de police du Broward County[14], notre brave compagnon belge était debout, les bras écartés, s’avançant comme un funambule sur un câble imaginaire. Il ne s'agissait plus d'une danse. La présence de l’homme à côté de lui ne laissait malheureusement aucun doute sur la situation. Le shérif était en train de le soumettre au test d’équilibre pour évaluer l’importance de sa consommation d’alcool. Le brave type ne compre­nait pas ce qui lui arrivait et titubait en riant ; il se croyait au cirque et se sentait mieux dans le rôle du clown que dans celui de l’équilibriste. Une brève explication nous dévoila les circonstances du crime: en amoureux de classic cars[15], notre Euro­péen avait demandé à un autre convive pour tester sa Mustang 65, rouge et sportive. L’autre n’y vit aucune malice et, avec l’air blasé de celui qui pos­sède, avait cédé le volant au Wallon. Ils avaient fait le tour du quartier, s’étaient trouvés à l’arrêt devant un feu rouge, et, dès la première seconde verte, le pied au plancher, le chauffeur avait permis au moteur de délivrer sa force brutale dans un démarrage digne des meilleures poursuites hol­lywoodiennes, laissant au carrefour un petit nuage de fumée. Mais le crime n’était pas parfait: de ce petit nuage surgit une voiture des plus officielles: le shérif était aux aguets, probablement suite à la plainte du voisin, histoire de vérifier le rapport assez peu ordinaire de son agent. Et il était content, le shérif, de ne pas s’être dérangé pour rien. Et il faisait passer à notre ami toujours souriant toute la panoplie des tests physiques d’alcoolémie. Il n’y avait aucun doute, ni pour nous, ni pour l’officier, que le comportement anormal de ce fêtard était dû à quelques verres bien avalés et pas encore digérés. Pour défendre son invité, mon cousin, beau parleur, fin diplomate, joua le rôle de l’interprète entre le sympathique ivrogne et le majestueux policier. Il détourna son attention sur les voitures de collection et réussit même à faire avouer au shérif que lui aussi était sensible à la nostalgie des ancêtres à quatre roues. J’ai cru un moment que le Belge allait finir la soirée avec nous, mais tout à coup un client lança une phrase aussi idiote qu’inutile sur l’emploi du temps des forces de l’ordre, suivie d’une injure à l’égard des citoyens espions, ponctuée par une réflexion rancunière sur la collecte des impôts municipaux. C’en était fait. Le Belge se retrouva les menottes aux poignets sur la banquette arrière de la voiture, le sourire aux lèvres, inconscient de ce qui lui arrivait vraiment.

Malgré nos palabres et nos dernières tentatives pour l’amadouer, le policier emmena le chauffard d’un soir à la prison fédérale de Fort Lauderdale pour D.U.I.[16]  Et ça, vous le savez, ça ne pardonne pas. Il y passerait la nuit en attendant le jugement souverain d’un magistrat que nous souhaitions, sans trop y croire, le plus clément possible.

Pour l’heure la fête était gâchée et le parking fut vide en trente minutes. Un seul client restait au bar, insensible aux événements, peu préoccupé par l’arrestation. Il faut dire qu’il ne participait pas à la fête et se trouvait puni par l’écart de conduite de ce con de Belge: il était venu pour passer une bonne soirée et il avait la ferme intention qu’elle le fût. L'homme était grand, mince, presque sec, vêtu d’un costume gris vert aux reflets moirés, le cou riche­ment ceint d’un impressionnant collier de dents de requin ou d’alligator, je ne sais. J’ai pourtant de bonnes raisons pour penser qu’il s’agissait plutôt des restes de la mâchoire d’un reptile.

- Un collier comme celui du voisin d'en face? demande Nelly.

- Oui, le même genre.

- Les alligators sont très présents, ici, remarque Sophie. Je ne m'y habitue pas. Je suis arrivée du Canada pour une job[17] intéressante grâce à un Montréalais qui habite ici et qui s'est spécialisé dans la recherche de personnel médical. Il faut dire que les salaires sont meilleurs que chez nous, et comme nous parlons à la fois l'anglais et le français, ce monsieur nous débauche pour les multiples hôpi­taux et cliniques qui s'ouvrent encore dans ce pays. Ce pays où je me suis plu de suite: j'aime le décor tropical, les abords soignés des petits et grands buildings, les routes bordées de palmiers et de fleurs, les boutiques de luxe, les jolis chars, les kilomètres de superbes plages et cette ambiance omniprésente de luxe et de richesse qui ont l'air si accessibles. Les gens que je rencontre sont pour la plupart riches à craquer,  et rentiers, "pensionnés" comme dit mon voisin René, un ancien serveur de restaurant bruxellois. Il passe son temps à rouler à bicyclette dans les quartiers de belles villas, le long des innombrables canaux qui sillonnent la région de Pompano Beach et de Fort Lauderdale. "On voit plus de bateaux ici que d'automobiles dans la capi­tale belge, you know!", dit-il toujours. Il faut avouer que certains conducteurs sont vieux comme les pierres et ils conduisent encore des grands chars[18], si grands qu'on ne les voit pas derrière le volant. Pourtant je n'ai pas peur des accidents. En fait, la seule chose qui m'effraie ici, ce sont ces alli­gators. Mais pardon, que se passa-t-il ensuite?

- Je comprends votre enthousiasme et je le par­tage, même s'il m'arrive de regretter la France.

- Alors là… forget about it![19] Moi, pas du tout! s'empresse d'ajouter Nelly. Et qu'arrive-t-il après?

- Lorsque le client quitta le Quiche Lorraine, le personnel du restaurant s’en allait, me laissant comme d’habitude seule avec la bar-tender. En fait, j’appris bien plus tard qu'il avait donné rendez-vous à Elisabeth, une serveuse. Et si je me souviens si bien de cette soirée, c’est parce que l’aventure du Belge est restée gravée dans nos mémoires comme un souvenir impérissable. J’avais la certitude ce jour-là que les choses n’en resteraient pas là, que cette aventure idiote aurait des répercussions sur nos vies, sur ma vie. Comme si cette fête, cette soirée était à la fois un début et une fin.

- Pourquoi ce Belge a-t-il gâché la soirée de toute la bande? demande Nelly.

- Il n’a pas gâché la soirée de toute la bande, rétorque Nicole Portal. Il a subi l’intolérance poli­cière, la mesquinerie animale, la jalousie voisinale. Il fut la victime tragi-comique d’un prologue bien moins grave que la suite de l’histoire.

- “Voisinale”, remarque Nelly, ça n’existe pas.

- Il n’existe pas de mot pour décrire ce genre de situation, ni ce genre de personnes.

- N’empêche que ce Belge est vraiment un trou-du-cul!

- Anyway, ma Nelly, si tu en connais des pareils, présente-les-moi, commande Sophie. J’aime bien les gens qui sont capables de rigoler d’eux-mêmes, raconter la bonne joke[20] et s’amuser sans se tracasser, ni niaiser[21] les autres.

- Bon, la voilà fâchée, maintenant.

- Mais non… Anyway, le brave homme n’y est pour rien. Ce n’est pas lui qui a cassé l’ambiance. N’est-ce pas Madame Portal?

- Oh non! Lui, c’était un chic type et personne ne lui en a voulu. Le plus puni, c’était lui. En tout cas pour l’anniversaire pro­prement dit, car pour la suite... J’ai dû attendre le mois de mai, c’est-à-dire quelques mois plus tard, pour connaitre la suite de l’histoire. Comme je l’avais pressenti, cette soirée était un début et pas une fin.

- La fin du Belge? demande Nelly.

- Pas celle du Belge, qui est retourné en Europe, libéré sous  caution de 500 dollars que j’ai payés pour lui le lendemain matin, et quelques heures de travail pour la collectivité qu'il ne fera jamais, puisqu'il est retourné dans sa famille. Non, la vraie tragédie s’est poursuivie ailleurs.

En mars donc, ma serveuse Elisabeth m'a annoncé que son embonpoint n'était pas dû à un excès de nourriture, mais bien à une situation catas­trophique. Elle était enceinte de six mois. Or une visite chez son gynécologue lui avait permis de situer la date des rapports à peu près à ce fameux soir d'anniversaire et d'arrestation. Comme je l'avais remarqué, elle était sortie avec le client bizarre qui avait attendu la fermeture au bar.

"Nous avons pris sa voiture, m'a-t-elle raconté, pour aller boire un verre au seul établissement encore ouvert à cette heure tardive, c'était le Cheers sur Cypress Creek Road. Mais quelques kilomètres avant d'y arriver, on roulait sur Powerline et il a remarqué qu'il était suivi de près par un motard. Il a ralenti à une vitesse raisonnable. Le motard est resté derrière lui. Et lorsqu'il a mis son clignotant pour s'engager à gauche vers le parking du bar, la moto a fait de même. Il a eu peur d'être contrôlé, car il avait bu assez bien, et il a fait le tour du parking jusqu'à l'entrée de l'établissement. La moto suivait toujours. Il a commencé une manœuvre pour se garer, mais il est reparti dans l'autre sens. C'est à ce moment-là qu'on a vu que la moto était une Harley-Davidson d'un client du Cheers qui venait se garer le plus près possible de l'entrée. Nous avons ri pendant cinq minutes dans la voiture, mais nous ne sommes pas entrés. Il m'a alors pro­posé d'aller boire un verre chez lui. Comme j'igno­rais où il habitait et que je n'étais pas certaine de pouvoir revenir facilement chez moi, j'ai proposé un verre à mon studio. Je pensais que j'arriverais bien à le mettre dehors le moment voulu. Mais nous étions de très bonne humeur à cause de la moto suiveuse, et lorsque nous sommes arrivés au parking de mon immeuble, j'ai eu envie de mieux le connaitre. Il s'était montré charmant pendant tout mon service, poli et amusant dans la voiture, sans insister comme un maniaque quand j'avais préféré rentrer. Et il n'était pas désagréable physiquement. Nous sommes montés en quelques éclats de rire, et, comme j'avais congé le lendemain, et que lui ne semblait pas devoir se rendre quelque part, nous avons passé le reste de la nuit et toute la journée au lit. Nous avons fait l'amour avec beaucoup de plaisir, mais sans tendresse, sans passion et sans au revoir, car je ne l'ai plus jamais revu. Si, une fois j'ai eu l'impression de l'apercevoir sur le balcon de l'immeuble en face du restaurant. Mais c'était un jour où j'avais le cafard, et j'ai supposé que c'était mon imagination qui travaillait. Par contre, ce qui a travaillé et qui n'est pas le fruit de mon imagina­tion, c'est le bébé. Quelques semaines après, j'ai observé comme vous, car vous m'en avez fait la remarque, que j'avais une poussée d'acné. Nous en avons ri. Mais peu après, j'étais malade et je suis allée consulter mon gynécologue. Pas de doute pos­sible: j'étais enceinte. J'ai d'abord pensé à mon voisin de pallier, le beau Léon qui travaille parfois avec moi, mais les dates ne correspondaient pas. J'ai bien dû me rendre à l'évidence. Le père ne pouvait être que cet inconnu de la soirée d’anniver­saire.

- Si elle en était sure, demande Sophie, pourquoi a-t-elle gardé l'enfant? Elle connaissait le risque en partant sur un nowhere[22].

- Elle ne pouvait avorter, car cela aurait mis sa propre vie en péril. Mais le plus intéressant dans cette histoire, c'est qu'Elisabeth affirme qu’ils ne se sont pas quittés entre le départ du restaurant devant lequel il l’attendait, et le surlendemain, après avoir fait l’amour toute la journée.

- Pourquoi est-ce intéressant? demande Nelly.

- Lorsqu’elle eut fini de raconter son histoire, Elisabeth quitta le restaurant et disparut. Elle ne revint pas et, malgré quelques recherches policières de routine, on ne la retrouva jamais. La seule per­sonne que j'ai moi-même interrogée est une jeune femme qui venait rendre visite à son oncle dans le condo en face du restaurant. J'avais remarqué qu'elle portait un chemisier très spécial, pareil à celui que portait ma serveuse le dernier jour où je l'ai vue. Je me disais que si je connaissais l'adresse du magasin où elle l'avait acheté, je pourrais peut-être retrouver la fille. Mais la jeune femme m'a dit que c'était un cadeau de son oncle, et qu'il ne se rappelait pas où il l'avait trouvé.

- Il est étrange que la police n'ait pas tenu compte de ce détail.

- Non, car quelques jours après, il y avait deux autres femmes de l'immeuble qui portaient un chemisier semblable. Pas la même couleur, mais la même coupe et le même tissu. Je n'avais aucune raison d'en parler au shérif. Il aurait ri de moi. De plus mes rapports avec le voisinage s'étaient calmés depuis peu, et je ne voyais pas pourquoi j'aurais porté un doute sur ces habitants. Bien sûr le vieux aux dents d'alligator et aux bottines en croco ne me plaisait toujours pas plus, mais de là à le soupçon­ner d'enlèvement… ou de quelque chose de plus grave…

- Vous y avez tout de même pensé? dit Nelly.

- Evidemment, mais pas assez.

- Pas assez? Mais c'est resté dans votre tête, donc l'histoire continue. Car elle continue?

- Début avril, le client au collier est revenu au restaurant. Ce n'est pas moi qui l'ai vu la première. C'est une jeune Canadienne qui étudiait ici et se faisait quelques dollars pour améliorer un peu son ordinaire. Elle vint me trouver en cuisine et me raconta qu'il y avait au bar un homme très élégant, quoique mystérieux, qui discutait avec elle et qui lui avait demandé si elle connaissait une personne disponible, et capable de nettoyer l'intérieur de son bateau. C'était bien payé, elle était libre le lende­main et pas paresseuse, elle avait accepté. Il lui avait proposé très gentiment de l'attendre après le service pour aller boire un verre. Je dis à la fille de me faire confiance et de ne plus mettre les pieds en salle avant un long moment, puis je retournai au bar. Je l'ai reconnu tout de suite. Et tout de suite j'ai pensé que j'allais enfin avoir les réponses à quel­ques anciennes questions. J'entrai dans le comptoir, me penchai pour vérifier le contenu d'une bouteille, laissant ma poitrine bien en évidence pour attirer son attention et éveiller ses sens. Lorsque je relevai la tête, ses yeux étaient fixés sur moi et je le saluai d'un sourire. Il m'invita à boire un verre avec lui puisqu'il y avait peu de clients, et qu'Hélène s'en occupait. J'acceptai sans malice et pendant que je me confectionnais un Bloody Mary, il m'examina des pieds à la tête, sans voir que je l'observais dans un miroir sur le mur opposé. Ensuite, la conversa­tion fut courtoise et cultivée, à peine interrompue par les clients qui entraient, commandaient, man­geaient et consommaient, soit aux tables, soit au bar. La petite Canadienne était revenue, mais il n'y prêtait plus aucune attention. Tout à coup il entrou­vrit son veston pour prendre une cigarette et j'aper­çus son collier de dents de la mer. Un frisson me parcourut le dos. Il l'avait remarqué, car il me demanda si je me sentais bien. Au lieu de répondre et de me montrer sur la défensive, je le fixai dans les yeux et lui dis:

- Je suis certaine de vous avoir déjà vu ici. Mais je ne me rappelle pas à quelle occasion.

- Exactly[23], je suis passé dans les environs quel­ques mois avant, m'a-t-il dit dans un français hésitant, et je m'ai assis à ce bar pour prendre un drink[24]. J'ai passé une soirée bien agréable, you know! Vos clients fêtaient un anni­versaire et l'ambiance était splendide. Je n'ai plus ri autant depuis. Et j'espérais de trouver ce soir une atmosphère similaire. But[25]… ce n'est pas tous les jours fête. Anyway, il faut dire que ce soir-là n'est pas bien fini pour moi, car en retournant à Boca Raton[26] j'ai eu presque un accident sur Federal[27]: un gator traversait la route. Je l'ai juste évité et j'ai presque heurté un big truck[28]. Je me suis dépêché de rentrer chez moi, j'étais completely moved[29].

- Oh, my God[30]! Mais il ment! s'exclame Sophie.

- Pourquoi mentirait-il? dit Nelly. Tu sais bien qu'il n'est pas rare de voir ou de rencontrer un alli­gator ici en Floride. Moi-même, j'en avais un la semaine dernière dans le canal qui borde la pelouse de la propriété où j'ai mon appartement. Sale bête!

- Réfléchis, Nelly. Ce n'est pas avec l'histoire de l'alligator qu'il fait rire les poissons[31], c'est le fait qu'il soit rentré chez lui ce soir-là! Ce soir-là! Et le lendemain qu'il a passé dans le lit de la serveuse qui a disparu! C'est bien ça, non?

- C'est bien ça! Vous êtes très perspicace. Any­way, il mentait aussi pour autre chose. Ce soir-là, il ne riait pas du tout, et je n'avais même pas remar­qué qu'il comprenait le français.

- Et pourquoi mentait-il? demande naïvement Nelly.

- Parce qu'il avait quelque chose à se reprocher, avance Sophie. Il ne veut pas qu'on sache qu'il a joué aux fesses[32] avec la jeune fille, Elisabeth. Il sait peut-être qu'elle s'est fait amancher[33]. Peut-être qu'il est même au courant de sa disparition. Il sait où elle est. Ils vivent peut-être accotés[34]. Elle vou­drait reprendre contact et, comme elle a la graine serrée[35], il vient en éclaireur pour voir si elle peut revenir au Quiche Lorraine. Non? Je ne suis pas bonne devineuse[36]?

- Vous avez plus d'imagination que moi, any­way. Et aussi moins de craintes. Mais attendez la suite. Afin de savoir pourquoi il mentait, il fallait le mettre en confiance. Je l'ai charmé comme je suis capable de charmer un homme. Je promets sans promettre, j'offre sans donner, je séduis sans tomber. Bref, après quelques verres, il était prêt à m'emmener manger des chicken wings[37] au Cheers dès que le dernier client serait sorti. Je l'ai remercié sans accepter et j'ai changé de place dans le comptoir pour participer à une discussion qui oppo­sait gentiment Hélène à ses deux derniers clients à propos de la quantité de whisky dans un Manhattan[38].

L'homme s'était levé pour se rendre aux toilettes et revint peu après. Les deux buveurs de whisky étaient partis et Hélène rangeait les verres propres que la petite Canadienne lui apportait sur un grand plateau. Il m'a fait signe de m'approcher. C'est alors que j'ai décidé d'attaquer et je me suis moquée de sa proposition et de ses ailes de poulets à la Cholula[39]. Mes gouts étaient plus relevés, non par la sauce mexicaine, mais par la qualité des plats. Si c'était la seule chose piquante qu'il avait à m'offrir, je ne m'en satisferais pas.

- Trouvez-vous normal, m'a-t-il dit soudain sérieux, que tout le monde ne paie pas le même prix chez vous? You should better keep an eye on your bar-tender's job.[40] Elle remplit souvent sur le compte de la maison les verres de ceux qui lui lais­sent un gros tip[41]. Ca leur coute moins cher et elle gagne plus.

Il se leva, sortit de sa poche une liasse de billets verts, en déposa quelques-uns sur le comptoir, et il sortit sans demander son reste. Hélène riait jaune. La petite Canadienne me regarda et s'étonna d'abord de mon sourire amusé. J'imitai la démarche sévère du client en quittant le comptoir et nos trois rires éclatèrent dans le restau­rant vide.

Mais nous avons vite perdu notre bonne humeur, car l'individu était entré dans sa voiture, avait démarré et tournait comme un fou sur le parking devant le bar, tout en klaxonnant si fort et si long­temps que les lumières s'allumèrent les unes après les autres chez les voisins d'en face. Bientôt, tout l'immeuble était sur pied. Les lampes bleues arri­vèrent trop tard pour le chauffard en fuite, mais pas pour moi. Les voisins portèrent plainte. Je les vois encore, debout sur les balcons, dans leurs peignoirs moirés et luisants, avec leurs yeux qui brillent de l'éclat des lampadaires, comme autant de reptiles qui fixent avec patience la proie qu'ils étouffent lentement. Je vois encore ces policiers qui se com­plaisaient à passer d'une porte à l'autre pour noter dans un sourire les noms et les adresses, enregistrer les témoignages, tapotant avec gentillesse les épaules de ces vieux voraces, comme ces indiens devant les touristes avides de sensations fortes, qui tapent sur le dos d'un alligator avant de placer leur tête entre ses mâchoires mortelles.

- Les alligators sont partout dans ce pays, dit Nelly. J'ai entendu un jour un touriste qui disait souhaiter en rencontrer un en liberté. Les gens ne se rendent pas compte que ces animaux sont dange­reux. Il parait qu'il y a des imbéciles qui les élèvent chez eux. Et lorsqu'ils deviennent trop grands, ils les jettent à l'égout ou dans un canal. Ceux-là sont d'autant plus dangereux qu'ils n'ont plus peur de l'homme.

- Et bien la suite a un rapport direct avec votre remarque. Vous connaissez le Westin Hotel, sur Cypress Creek Road? Lorsque cet immeuble a été construit, les promoteurs ont dû accepter de sauve­garder un petit réservoir naturel où vient nicher une superbe colonie d'oiseaux. Diverses espèces coha­bitent mais les plus nombreux sont des petits échas­siers blancs, des aigrettes je crois, ou une variété de cigognes. Et le soir, il est fréquent de rencontrer des gens qui viennent jeter du pain dans la marre. Il n'y a pas que les oiseaux qui en profitent: les eaux sont peuplées de tortues et de poissons qui font surface et s'approchent au premier jet de nourriture. Ce n'est pas un endroit connu de tous, mais il y a des curieux chaque jour. Depuis quelques années un petit alligator s'est joint à la bande. Est-il venu tout seul par un canal de jonction ou a-t-il été introduit? Je l'ai déjà aperçu plus d'une fois. Il est encore petit, mais déjà impressionnant par son ondulation légère et sans vague, et ses yeux qui demeurent à fleur de l'eau. Beaucoup le confondent avec un morceau de bois lorsqu'il reste immobile. Cette zone de protection de la faune locale est un havre de paix. Enfin pas pour tout le monde, car le len­demain de la seconde visite de notre inconnu un cadavre fut retrouvé près du Westin Hotel, non loin du canal qui coule derrière. C'était un couple de promeneurs âgés qui l'avaient découvert. La petite vieille eut toutes les peines du monde à s'en remet­tre. Le corps était atrocement mutilé. Comme s'il avait été attaqué par d'énormes mâchoires. "Des chiens", a conclu la police.

- Mais enfin, s'étonne Nelly, ils sont idiots ou quoi? Pourquoi des chiens alors que les alligators nagent fréquemment dans ces canaux? Des chiens… Pourquoi pas des gens comme vos voisins d'en face? Je les imagine à la mer ou à la piscine comme des crocodiles avec cette façon de se tenir aux aguets sous l’eau, avec leurs dents qui brillent quand ils sourient, avec leurs vêtements gris vert, avec la trace qu’ils laissent dans le gravier lorsqu’ils avancent en trainant les pieds. Je les soupçonne même d’avoir des doubles paupières et de pouvoir respirer sous l’eau. Pouah!

- Nelly, tu charries[42]! Continuez, s'il vous plait, Madame Portal.

- Une semaine plus tard, le client revint au res­taurant. Mais comme je ne m'en occupais pas, il dragua une serveuse, Margot. La soirée était bonne et il l’invita à finir la nuit dans une boite. Au moment où je reconduisais un habitué plus âgé sur le parking et l’aidais à grimper dans sa voiture, j'aperçus l'homme qui sortait, et je restai dans l’ombre pour voir ce qui allait se passer. Le client se dirigea vers sa voiture garée de l'autre côté de la rue, il s’approcha d’une voisine et entama la conversation. Attirée par son collier de dents, qu'elle prit dans ses doigts, la voisine sympathisa avec lui. Elle parlait fort, j'entendais tous ses com­mentaires. Elle se plaignait des bruits fréquents d’arrivées et de démarrages des voitures, le soir, à cause du restaurant. Elle l’invita à boire un verre sur sa terrasse et il accepta, probablement  pour passer le temps en attendant la serveuse. Je rentrai et, peu après, au moment de quitter le restaurant, le service terminé, j'invitai Margot à venir boire un verre avec moi. Elle avait oublié son date[43]. En sortant du restaurant je lui fis signe de se taire et d'écouter. Nous montâmes avec discrétion dans la voiture et entendîmes nettement la voix criarde de la voisine qui nous comparait, moi et ma serveuse, à un crocodile avec son aigrette qui lui nettoie le dos. Elle ne nous avait donc pas vues. Au lieu de mettre le contact, j'ai voulu écouter la fin. Elle parlait de la bar-tender et insinuait que je l’exploitais autrement que comme simple fille de comptoir. Je l’obligerais à se prostituer avec des clients âgés et fortunés qui fréquentent le restau­rant, et surtout le bar. Certains reviennent même après avoir reconduit leur épouse. Mon éclat de rire a brisé le silence de la nuit, j'ai mis le moteur en marche et nous sommes allées au Cheers pour rigoler avec les habitués de la nuit.

- Excusez-moi, Madame Portal…, interrompt l'infirmière.

Sophie, intriguée par la discussion entendue la nuit devant le "Quiche Lorraine", revient sur les soupçons de proxénétisme émis par la voisine. Elle se demande pourquoi la patronne n’a pas réagi en entendant de telles accusations. Nicole lui répond calmement qu’elle avait déjà entendu ce genre de choses auparavant à plusieurs reprise et avait voulu porter plainte, mais le shérif l’en avait dissuadée, car elle n’avait ni preuve ni témoin.

- O.K., mais cette fois-ci, fait remarquer Nelly, vous avez deux témoins: le client qui bavarde avec la voisine, et la serveuse qui vous accompagne.

Sophie lui répond aussitôt que le témoignage de la serveuse ne sera pas considéré comme fiable puisqu’elle est au service de sa patronne. Quant au client il semble évident qu'il ne confirmera jamais ses dires. Elle prie Madame Portal de continuer.

- Nous sommes arrivées au Cheers. Comme d'habitude, un orchestre animait la soirée. Au bar, juste à côté de Margot, se tenait un homme grand et décontracté, attentif au spectacle. Il nous tournait le dos et ses très larges moustaches dépassaient de part et d'autre de sa tête. Un jeune homme vint en face de lui et lui demanda depuis combien de temps il ne s'était pas rasé. Sans quitter les musiciens des yeux, il leva la main et montra deux doigts. L'autre demanda: "Deux ans?" "Non deux semaines." répondit l'homme imperturbable. Margot se mit à rire et l'homme se retourna, lui sourit et l'invita à boire un verre. Il suffit parfois de peu de choses pour rencontrer des gens sympathiques. Nous avons passé quelques moments agréables avant de rentrer nous coucher. Il nous a expliqué que son luxe à lui, c'était de venir au Cheers écouter de la bonne musique, manger des chicken wings et ren­contrer des gens qui savaient laisser leurs problè­mes dehors. Je lui ai demandé d'où il venait et il m'a répondu: "De Liège, en Belgique! Je viens ici tous les trois mois pendant une semaine pour me détendre. Çà c'est du luxe." Il vous plairait, Sophie.

Le lendemain, au petit matin, un deuxième mort était découvert, mais cette fois-ci avec les traces de morsures d’un alligator clairement identifiables. Les journaux ne parlaient plus de chiens. La police non plus. Le Sun-Sentinel[44] se demandait pourquoi le nombre d'accidents avec des alligators avait depuis peu augmenté et ce que les services de l'Etat de Floride entreprenaient pour que ça n'arrive plus. On pouvait trouver une petite rétrospective d'articles: les sujets variaient entre les bons conseils du FWC[45] de se méfier des alligators en période de repro­duction et les explications des lois qui interdisent de nourrir les alligators dans les canaux, en passant par les anecdotes de chiens ayant sauvé leur mai­tresse tombée le soir le long du canal, de ceux qui avaient entendu un alligator mâle vrombissant comme un moteur pour leur faire savoir qu'ils s'aventuraient sur son territoire, sans oublier l'alli­gator qui avait trouvé refuge dans les vestiaires d'une piste d'athlétisme. Pour ne citer  que les arti­cles des deux dernières années.

- Quelle est la période de reproduction des alli­gators? demande Nelly.

- Je l'ignore, mais tous ces articles dataient des mois de mai à juin. Il doit y avoir un rapport.

- Peut-être, dit Sophie, mais notre histoire à nous, elle ne se passe pas au printemps. Comment continue-t-elle?

- Quelques temps après, le client était de nouveau au "Quiche Lorraine". Hélène était à son bar avec ses habituels clients de divers pays d'Europe. C'est une tradition pour eux de se retrou­ver chez nous pour boire un drink, et je dois dire que cela me plait d'entendre parler le français, mais aussi l'anglais avec tous ces accents: espagnol, suédois,  grec, allemand, italien, belge, français, portugais, suisse, corse même, mais aussi asiatiques ou canadien. D'ailleurs cette ambiance très particu­lière, qui fait de mon bar une petite succursale de l'Europe, attire les Américains qui ont résidé un temps dans ces pays et qui viennent exercer leurs connaissances linguistiques. C'est aussi très vivant de voir se mêler des mots d'une langue dans une autre. Le français du Québec est truffé de mots anglais repris tels quels ou francisés. Cela donne beaucoup de vie et de jeunesse à cette langue qui, par certains aspects, est restée très proche du vieux français. Je ne comprends pas ceux qui refusent cette évolution de la langue. Le français moderne n'est tout de même que le résultat d'un long processus d'emprunts grammaticaux et lexicaux. Enfin bref... Au-delà de l'envie de parler en français, ce qui réunit aussi les Européens chez moi, c'est surtout ce besoin de retrouver une certaine convivialité moins superficielle, plus cultu­relle, plus proche des racines ancestrales que ce qu'on rencontre dans d'autres bars.

Mais revenons à notre soirée. Léon travaillait en salle. Nous avions peu de réservations à table et il n’y avait pas de serveuse ce soir-là, et j'étais momen­tanément absente aussi. Alors que je reve­nais, je croisai une voiture au feu rouge et je crus le reconnaitre. Le serveur m'apprit qu'un client venait de partir après avoir été assez désagréable avec lui dans la salle. Il avait fait des remarques sur l’absence de femmes dans le service, sur la présence de clients étrangers et bruyants  au bar, ce qui l’avait dérangé - et ce n'était pas la première fois -, sur le travail de la bar-tender qui ne s’était pas assez occupée de lui à l’apéro, parce qu’elle préférait rigoler avec les clients bruyants qui lui faisaient la cour. La patronne savait-elle que la bar-tender faisait payer certains clients moins cher et remplissait plus souvent leur verres sur le compte de la maison? C'était bien notre homme.

Le lendemain, un troisième mort fut découvert dans les environs, encore une fois avec des traces semblables de morsures d’alligator. Le soir, Hélène me confia ses soupçons. Elle avait fait le rappro­chement entre la présence du client et les différents morts. Etait-ce une simple coïncidence? Chaque cadavre déchiqueté par les morsures d'un alligator avait été découvert le lendemain du passage remar­qué de ce client bizarre au restaurant ou au bar du "Quiche Lorraine".

Puis-je avoir encore un verre d'eau? ajouta-t-elle avec un sanglot dans la voix. Pauvre petite! Pour une fois, elle allait être contredite. Ce jour-là, le client ne passa pas chez nous. Pourtant, le lendemain, elle fut retrouvée dans son appartement, le corps couvert de traces de morsures. Dans son appartement! Ce n'était plus un alligator sur une route ou près d'un canal. Elle avait été assassinée chez elle. Et le corps n'avait pas été transporté. Aucune trace de lutte. Elle était sur son lit, vêtue d'une nuisette légère et sexy. Il était impossible d'imaginer ses dernières réactions, car son visage était arraché. Seule une main avait attiré l'attention des policiers: elle tenait une serviette de table du restaurant, de mon restaurant, le "Quiche Lorraine".

La police n'avait aucune piste, aucun indice, aucune preuve. Juste cette serviette, qui fut consi­dérée par eux comme un ultime message pour me désigner.

- Mais on n'accuse pas les gens comme ça, sans preuve.

- Les gens entendaient parler de ces accidents d'alligators depuis trop longtemps. Il fallait un cou­pable, ou une coupable peu importe. Mais il fallait surtout calmer le peuple qui, poussé par les journa­listes, commençait à s'en prendre aux autorités. Etait-ce bien normal? Etait-on encore en sécurité? Qu'avait-on entrepris pour arrêter ce début de massacre en série? Ils n'avaient pas de preuves, alors ils ont fabriqué des soupçons qui leur suf­fisaient.

"La fille n'était-elle pas obligée de se prostituer? Qui la forçait? Qui la payait? Où passait-elle ses soirées? Toutes les réponses la ramenaient vers moi.

"Les voisins n'avaient-ils pas signalé un soir une terrible bagarre devant le restaurant? C'était probablement une dispute entre les deux femmes à propos d’un homme. Ce qui prouverait que la patronne était jalouse de sa jeune employée. De toutes ses employées d'ailleurs, avec lesquelles elle avait été vue à maintes reprises dans des bars de nuit.

"Et les autres vicitmes? Chacun des morts habitait les environs. Ils avaient tous eu l'occasion de mettre les pieds au "Quiche Lorraine", ce restaurant mal tenu dont plusieurs clients s'étaient plaints: courants d'air, manque d'hygiène avec cet aquarium au milieu de la salle, bruit, personnel voleur et peu amical…

"Il y avait aussi cette gueule d’alligator décora­tive qui aurait disparu du restaurant et aurait été remplacée par une tête à cornes. Il suffirait de retrouver cette mâchoire pour avoir l'arme du crime, l'arme des crimes."

La pression devenait trop forte. Je n'en pouvais plus. Chaque mot que je disais, chaque geste que je faisais était analysé par des spécialistes, interprété par des criminologues désireux de se faire un nom grâce à la médiatisation de l'affaire, peu leur importait que ce soit sur le dos d'une femme inno­cente. Je sentais l'étau se refermer sur mon restaurant et sur ma personne. Il n'y a jamais eu de gueule d'alligator décorative au "Quiche Lorraine", quant à la tête à cornes, c'est un ami qui me l'a ramenée un jour de Belgique. Mais par n'importe quelle histoire, il fallait attirer l'attention sur moi. Moi! J'étais la vedette d'une mise à mort orches­trée, et mes voisins étaient aux premières loges, comme aux places d'honneur d'une arène espa­gnole, prêts à jeter des fleurs à celui qui me donne­rait l'estocade.

Hier soir, après le service, j'ai voulu réparer un interrupteur qui contrôle l'allumage de la hotte. J'ai reçu une décharge électrique dans les doigts et mes jambes se sont paralysées. En tombant à côté du fourneau, ma tête a heurté le coin de la table. J'ai saigné et j'ai perdu connaissance. Léon m'a trouvée ce matin et a appelé une société d'ambulances qui a contacté la police. Voilà mon suicide! Voilà ma faute! Et si tomber est crime, alors qu'on me condamne et qu'on m'enferme !

- Vous voulez dire que vous ne chercherez pas à vous défendre? demande Nelly, incrédule et déçue.

- De toute façon, c'est moi qui gagnerai. Car si l'"Alligator" tue à nouveau, il prouvera mon inno­cence ; et s'il ne tue plus, j'aurai mis un terme à ses agissements criminels. Je serai gagnante.

- Mais le vrai coupable sera encore en liberté, et vos amies ne seront pas vengées.

- Si! dit Sophie. Elles le sont déjà dans la mesure où l'assassin est pris à son propre piège. Anyway, Madame Portal, pensez-vous que nous pouvons faire quelque chose pour vous?

- Oui! ajoute Nelly. Que voulez-vous que nous fassions?

- Dans l'immédiat, me laisser dormir. Car je vais avoir besoin de forces pour affronter les autres, demain. Votre présence ce soir m'a apporté beau­coup de réconfort et, grâce à vous, je suis sure de trouver l'énergie suffisante pour mener mon combat à son terme. Accompagnez votre amie quelques pas dans le couloir et laissez-moi seule, je vais m'endormir avant que vous ne soyez de retour. Bonne nuit à toutes les deux. Pour vous deux, demain sera un tout autre jour.

Après avoir salué Nicole Portal, Sophie et Nelly éteignent la lumière de la chambre d'hôpital et s'évaporent dans la calme tiédeur de l'hôpital. Elles discutent encore quelques instants devant la porte pneumatique de l'ascenseur.

Lorsqu'elle rentre dans sa chambre, Nelly n'est pas tout de suite frappée par l'odeur d'eau et de verdure qui se dégage du lit voisin. Mais quand ses narines perçoivent enfin cet étrange parfum, elle allume la lampe principale et voit le lit de Madame Portal vide et trempé, recouvert de draps déchirés, lacérés, et ces traces vertes et humides qui condui­sent son regard vers la fenêtre. Elle se penche et remarque qu'elles continuent sur le sol, deux étages plus bas, à travers la pelouse qui sépare le bâtiment d'un petit étang relié au canal par une large con­duite de jonction. Trois secondes après, Sophie fait irruption dans la chambre:

- Le "Quiche Lorraine" n'existe pas… dit-elle dans un souffle.

 

 

                                                                                                                                                   Croco Pompano, © Henri Largefeuille, 2001



[1] expression en joual (parler populaire québecois) : parler pour ne rien dire.

[2] vous savez! (expression usuelle et vide de sens souvent employée pour ponctuer une phrase)

[3] assez

[4] fou

[5] abréviation anglaise de alligator

[6] riche banlieue nord de Fort Lauderdale

[7] de toute façon! c'est égal!

[8] celui ou celle qui tient le bar et s'occupe des cocktails

[9] flics

[10] radin, qui commande bon marché et laisse peu de pourboire

[11] bottes de style cow-boy très à la mode dans certains milieux

[12] immeuble à appartements à propriétés multiples ;

     en abrégé: condo

[13] application de lignes décoratives ou identifiables sur un véhicule

[14] juridiction dont dépend Pompano Beach

[15] voitures anciennes de collection

[16] abréviation américaine pour conduite sous influence de l’alcool

[17] un travail, un emploi

[18] auto

[19] oublie ça! laisse tomber! (expression)

[20] blague

[21] se moquer

[22] partir à l'aventure avec un inconnu

[23] Exactement

[24] une boisson, un verre

[25] mais

[26] station balnéaire au nord de Pompano Beach.

[27] nom donné à l'US 1, longue route reliant le nord et le sud de la côte Est des USA

[28] gros camion

[29] complètement remué, très ému

[30] mon Dieu!

[31] raconter des mensonges

[32] faire l'amour

[33] être involontairement enceinte

[34] en concubinage

[35] être gênée, intimidée

[36] qui devine bien

[37] plat composé d'ailes de poulets grillées ou frites

[38] nom d'un cocktail classique

[39] marque d'une sauce piquante mexicaine

[40] Vous devriez surveiller votre fille de comptoir!

[41] pourboire

[42] exagérer