- Bonjour Sam. Zut! tu n'es pas là. Saleté de répondeur! OK! je te laisse un message. Alors, ça y est? Tu as acheté le terrain à côté de chez toi pour étendre ton jardin ? Je te téléphone car je cherche un chauffeur pour rouler pour ma société, enfin… celle dans laquelle je travaille. C'est une entreprise forestière. Je transporte, enfin nous transportons des grummes, des arbres, enfin des troncs, de la forêt vers les scieries. Tu connais? Alors voilà, il me faut des chauffeurs pour aller en France chercher les grummes que les autres chauffeurs ne veulent pas aller chercher. Tous des cons! Le patron se demande pourquoi. Enfin… il est d'accord de payer très cher des chauffeurs en noir en fin de semaine pour aller en France. C'est très bien payé. Comme je sais que plus d'argent te ferait plaisir, et comme tu es un pote, j'ai pensé à toi. Il me faut des gens motivés et qui en veulent. Un peu comme toi, quoi! Bref, je me suis dis, comme tu en as besoin et que je n'ai rien à te refuser, que tu pourrais profiter de cette chance. Ton fils va poursuivre ses études, veinard! Et puis tu pourras, grâce à moi, te payer une vraie voiture et arrêter de rouler dans ta poubelle. Tu conduis des plus gros camions que ça. Ce sera facile. Et super bien payé. Tu m'as dis que tu voulais terminer ta terrasse et construire un barbecue? Ce sera vite gagné, c'est du pognon facile. C'est un travail facile. Il suffit de partir en France le vendredi soir. Et c'est beaucoup d'argent pour pas beaucoup de peine. Tu m'as parlé de cette cuisine qui te ferait tant plaisir. Et bien ta femme pourrait bientôt t'y cuisiner les petits plats que tu adores. Tu vois que je pense à toi, moi. Tu pourrais partir après ton travail, le vendredi soir, en France, et revenir le dimanche soir, juste pour te reposer un peu avant de repartir faire ta semaine. Tu sais, je ne veux que des chauffeurs expérimentés, pas des petits cons qui font les cons avec mes camions. Enfin tu sais ce que je veux dire. Tu sais… quand il s'agit de gagner beaucoup de fric, tous les requins sont là. Je ne comprends pas comment on peut les payer autant pour un travail aussi facile. Alors voilà, tu n'auras qu'à aller jusqu'à l'endroit en France, en bord de forêt, que je te désignerai et tu chargeras les grummes. Mais j'y pense, de toute façon, tu ne sais pas te servir d'une grue pour charger les grummes, toi? Donc tu ne conviens pas. Tant pis. Alors salut! Content d'avoir pu te joindre… On se rappelle…
Du haut de sa fenêtre du second étage, elle observait discrètement la circulation à sens unique qui montait dans sa rue. Elle avait l'impression de voir défiler une armée de fourmis besogneuses. Ce jour-là était "le jour" dans sa commune. Le jour des encombrants. Le jour des "grosses poubelles". Les encombrants, ce sont les multiples restes de nombreuses précautions typiques de l'après-guerre, dans une société de consommation où le pouvoir d'achat n'a pas encore complètement remplacé la capacité d'utiliser, celle qui engendre les "Garde ceci, on ne sait jamais" et les "Tu ne vas quand même pas jeter ça? Si un jour on voulait…", toutes ces réflexions de petits animaux qui conservent ce qui pourrait encore servir, et remplissent les caves, greniers et fonds de garage de meubles pas tout à fait abimés, de bois à bruler, de fils électriques dont le cuivre a de la valeur, de caisse de carrelage enlevé d'un mur, de casseroles en fonte usées et du premier casque de motard de l'oncle Roger.
Du haut de sa fenêtre du second étage, elle vit arriver au début de la rue le groupe de fourmis chargeuses et nettoyeuses qui suivaient le camion-poubelle. Les hommes en salopette orange s'arrêtaient à chaque monceau de détritus et jetaient consciencieusement les surplus du voisinage dans la presse bruyante et impitoyable. A chaque mouvement de sa mâchoire puissante, elle avalait dans un long cri plaintif les ferrailles et les bois, les plastics et les pierres, les jouets cassés et les grands sacs au ventre rebondi recelant des trésors de négligence et de paresse.
Du haut de la fenêtre du deuxième étage, elle regardait avec un sourire moqueur la file des voitures qui suivait impatiemment le camion-avaleur, comme une queue de spectateurs, admirant le ballet des éboueurs qui nourrissaient avec ardeur la benne à odeurs, la benne à ordures.
Lorsque, de la fenêtre du haut de son deuxième étage, elle vit son propre trottoir petit à petit débarrassé, vidé, nettoyé, balayé de tout ce qui l'avait encombrée jusqu'à ces derniers jours, elle n'eut aucun regret, aucun remords, même pas, surtout pas, pour ce sac de plastic noir qui contenait ce corps sans père dont elle s'était débarrassée dans la nuit.
Copyright H. LARGEFEUILLE - 2002
D'abord l'avion n'a pas pu se poser.Tempête de neige sur l'aéroport. Après une heure de survol, j'ai enfin vu les pistes. Puis la file de la douane. Puis la sortie de l'aéroport. Puis de nouveau une file, inattendue celle-là, longue de deux cents mètres. Les voyageurs arrivés depuis un moment déjà attendaient tous un taxi, ou un bus. Comme on avait pris un certain retard à l'atterrissage, l'heure limite pour prendre une navette vers la ville était passée et les véhicules des hôtels ne circulaient plus. Je m'adressai à un homme avec un képi et une grosse veste bien chaude couverte d'insignes et il m'avoua que ni les taxis, ni les bus ne roulaient. Il avait lui-même téléphoné à ses supérieurs pour obtenir deux autocars de l'aéroport afin de conduire ceux qui le voulaient jusqu'à la station de métro à quelques vingts minutes de là. Il me conseilla de traverser la route et d'attendre de l'autre côté le premier bus qui n'allaient plus tarder.
En effet, peu de temps après, un bus arriva, se gara le long du trottoir juste en face de moi et j'y grimpai avec ma valise, m'assis sur un des rares sièges et attendis. Lorsque les voyageurs eurent compris à quoi ce bus allait servir, ils se précipitèrent à l'intérieur dans un brouhaha à la fois de colère et de contentement. Le second véhicule arrivait lorsque le nôtre démarra. Les visages de mes voisins exprimaient la lassitude, la fatigue et une certaine nervosité. Une dame plus âgée exprimait sa mauvaise humeur avec une voix grossière; je restai assis. La station de métro atteinte, une nouvelle file se forma devant le guichet pour acheter à un employé patient le token[1] nécessaire pour rejoindre la ville. Un plan affiché dans une vitrine me permit de m'orienter et de comprendre rapidement quelle ligne je devais prendre, par où elle passait et où je devrais bientôt descendre à la station la plus proche de mon hôtel. Il était passé minuit. Un présentoir m'offrit une copie du plan mural, je l'acceptai et le fourrai dans ma poche. Nous nous retrouvâmes tous bientôt sur le quai. J'étais rassuré. En fait je m'étais renseigné sur les diverses solutions pour arriver à mon hôtel: les taxis, chers; les bus, lents; les navettes, idéales; le métro, dangereux. Dangereux seul, mais là nous étions deux cents et la foule me protégeait. J'étais rassuré. Mon oreille tentait pour passer le temps de distinguer les conversations des familles, des couples, des groupes. Je comprenais que j'avais eu de la chance: je n'avais pas dû attendre si longtemps qu'eux. Le train ne tarda pas, nous embarquâmes. En face de moi un couple de Chicago, lui la cinquantaine, bien, elle, un peu moins, élégante. Ils se demandaient à quelle gare ils devraient quitter le métro. Mon voisin semblait habité par les mêmes préoccupations et triturait un plan identique au mien. Il baraguina quelque chose en néerlandais et je lui proposai mon aide. Il venait d'Amsterdam et n'avait pas prévu cette situation difficile pour lui. Il aurait préféré prendre un taxi. Son hôtel repéré sur le plan, nous trouvâmes la station la plus proche. Il serait obligé de changer de ligne et le regrettait. La dame de Chicago me demanda alors si je pouvais l'aider aussi à trouver sa route. Je me levai et lui montrai assez vite sa station. Elle me demanda d'où je venais et se mit à rire avec son mari: "Il faut qu'on tombe sur un Belge pour nous expliquer comment prendre le métro dans notre propre pays!" L'ambiance était maintenant plus détendue, et au fur et à mesure que les gares se succédaient la pression tombait. Après quelques quart d'heure nous avions parcouru les deux tiers de la distance qui nous séparait du centre. Et les voyageurs commencèrent à quitter le train. Mon Hollandais sortit à sa gare de transit et peu après je vis partir le couple de Chicago qui me souhaita un bon séjour. En fait, après leur départ nous n'étions plus que quelques-un dans la voiture. Et ceux qui étaient avec moi ne venaient pas de l'aéroport, mais étaient montés à diverses stations sur le chemin de la ville.
Il était plus d'une heure du matin. J'étais dans le métro, seul avec une valise, entouré de gens à moitié ivres ou totalement somnolents, peu souriants, aux mines inquiétantes, et noirs. Ils étaient tous noirs. J'étais le seul blanc. Plus question de consulter le plan. J'avais mémorisé le nom de ma station terminale et je commençais à me trouver dans une situation anormale. En fait j'étais en train de vivre exactement ce que j'avais redouté. J'étais au milieu du danger. Et le danger c'était surtout mon aspect. Il ne fallait pas attirer l'attention, ni avoir l'air trop touriste. Mais ma valise me trahissait. Je m'évertuai donc à prendre la pose de celui qui passe par là tous les jours et qui sait très bien où il est, où il va et comment. Mais c'est difficile d'avoir l'air naturel, serein, calme, cool, quand on vit un moment tel que celui-là. D'autant plus que la situation évoluait à chaque arrêt. J'avais l'impression que plus d'autres voyageurs montaient dans ma voiture, plus ils étaient ivres, plus ils étaient sales, et plus ils étaient noirs. Je ne voulais pas les fixer, pour ne pas croiser un regard malveillant, donc je plongeai mon attention sur le plan que j'avais ressorti de ma poche. Il le fallait car j'avais oublié le nom de la station qui précède celle où je devais quitter le train. 50e rue, puis Colombus Circle. 34e… 42e… 50e, enfin. Le train redémarra pour le dernier tronçon. Les lumières de la station apparurent, je me levai et me dirigeai vers la porte. Et si elle ne s'ouvrait pas? Si le train ne s'arrêtait pas? Si… Le train s'arrêta, la porte s'ouvrit. J'aperçus aussitôt le petit panneau qui indiquait la direction de la sortie et je la pris, ma valise au bout du bras. Je la portais sans la laisser rouler pour ne pas faire de bruit, pour ne pas attirer l'attention de tous les clochards sales et tristes qui peuplaient les quais. Tous étaient noirs, beaucoup ivres, quelque-uns debout, obstacles mouvants entre moi et la sortie. J'atteignais le bas de l'escalier quand j'entendis un bruit métallique, un vacarme métallique. En face de moi, en haut de l'escalier, deux noirs avec des chevelures de rastas jamaïcains tentaient de descendre les marches en retenant une grosse poubelle sur roulette. Je ne marquai aucun temps d'arrêt et les croisai sans jeter un regard sur eux. Mais je vis ce que la poubelle contenait: des morceaux d'échaffaudage qui à chaque marche s'entrechoquaient et retentissaient dans la station. Fruits d'un larcin ou travail de nuit? Je finis de grimper les dernières marches et j'arrivai dehors: Colombus Circle.
Moment rare, moment impressionnant, je découvrais avec étonnement cette ville extraordinaire, le cœur palpitant à la fois à cause de mon inquiétude, ma is aussi et surtout pour la vue qui s'offrait à moi. Il était près de deux heures du matin, j'étais seul sur le trottoir recouvert de neige, pas un piéton, pas une seule voiture, d'épais nuages de fumée sortant du sol et montant droit dans l'air glacés, les lumières jaunes des réverbères entourées d'un halot gris-bleuté, parmi les silhouettes noires et immenses de ces monstres de béton et de verre qui caractérisent cette ville, dans un silence étonnant, anormal, inattendu surtout. Je me sentais à la fois petit et grand, inquiet et heureux. Alors c'était ça!
Lorsque j'eus réussi à m'orienter pour trouver la direction de mon hôtel, j'empoignai ma valise et, marchant prudemment pour ne pas glisser, je cheminai sur le trottoir à travers les volutes de vapeur. Les immenses bâtiments endormis semblaient me protéger. Tout-à-coup, une lumière bleue sauta d'un mur à l'autre et je vis passer devant moi une voiture de police, lentement, sans autre bruit que celui de la neige qui s'écrase. Deux coins de rue, quelques glissades mal contrôlées et j'arrivai devant le Wellington, ma résidence pour les trois jours à venir. Je passai dans le tourniquet de cuivre et me présentai au comptoir, derrière lequel m'attendais le magnifique sourire d'un concierge de nuit, noir lui aussi, et qui me lança:
- Welcome in New York, Sir!
[1] jeton vendu dans les stations de métro et permettant le passage dans les portillons qui donnent accès aux quais
14h19. Marc s'approche de la caisse du grand magasin et demande à la responsable du rayon pour payer la cravate qu'il souhaite mettre demain à la fête du quartier. La caissière le regarde avec un sourire. Mais pour Marc ce n'est pas un sourire amical, ni commercial, ni même poli. Ce sourire semble se moquer de lui, ou de son allure, ou de la cravate qu'il a choisie. Elle n'apprécie pas son choix? Alors Marc se retire sans un mot et pose l'objet convoité sur une étagère couverte de chemises noires. Derrière lui résonnent les rires aigus de deux femmes, mais il n'ose pas se retourner.
Dans la rue, l'homme regarde attentivement les passantes qu'il croise et un sentiment pénible l'envahit. Elles lui sourient toutes. Qu'a-t-il? Discrètement, le nez en l'air, il porte la main gauche à sa braguette. Non, elle est bien fermée. Alors pourquoi toutes ces femmes se moquent-elles de lui? Juste à côté de chez lui, il s'arrête devant la vitrine du magasin de sous-vêtements féminins et observe son reflet dans la glace. Non, rien ne parait bizarre. Il se tourne à droite, à gauche, se penche, s'abaisse et aperçoit de l'autre côté de la rue deux adolescentes qui l'observent avec amusement, leur main devant la bouche pour cacher leur joie et leur rire moqueur.
Rentré chez lui, Marc se sert un grand verre d'eau plate et s'affale dans son fauteuil. Il ne tarde pas à s'endormir.
Tout à coup ses yeux pétillent et il se lève d'un bond, se rend dans le parc et remonte l'allée du Saule Pleureur vers la Fontaine des Soupirs. Il fait chaud et l'air ne circule pas. Une grosse femme est assise sur un banc, son gros ventre et ses grosses jambes débordant de son étroit short blanc. Le rouge intense de son chemisier n'a d'égal que les lèvres écarlates qui explosent dans son sourire. Marc la regarde droit dans les yeux et la fixe si fort que le visage féminin se plisse et se ride. En quelques secondes la grosse pleure toutes les larmes de son corps et fond sur le sol boueux.
A la sortie du parc, au bout de l'allée, dans la rue des Fusillés, l'homme s'arrête devant la façade d'un salon de beauté et, à travers la vitre, son regard croise celui d'une jolie dame qui lui sourit, confortablement installée dans un fauteuil épais. L'apprentie-coiffeuse vient de lui installer un casque pour sécher sa mise-en-pli. Marc la fixe et la voilà qui transpire, se ride et se désintègre. Ainsi plus aucune femme ne lui résiste!
Ses pas l'amènent tout naturellement au grand-magasin, où il voulait tout à l'heure acquérir une cravate à son gout. La caissière n'est plus là, mais heureusement pour lui, il entend un rire qu'il reconnait, pour l'avoir entendu lorsqu'il quittait le magasin. C'est elle! Il se retourne, s'approche de la femme qui arbore toujours son sourire narquois et la fixe. Les larmes jaillissent des yeux féminins, le sourire disparait dans une masse de rides hideuses et la femme s'écroule derrière son comptoir de parfums.
Une sonnerie retentit dans le lointain et Marc se réveille dans son fauteuil, l'esprit neuf, vengé par son rêve. Pourquoi n'irait-il pas la chercher cette cravate qui lui plait? Puisqu'elle lui plait!
Il descend quatre à quatre les escaliers, franchit la porte de l'immeuble et s'arrête devant la vitrine du magasin de sous-vêtements féminins et observe son reflet dans la glace. Ses yeux pétillent et il voit bientôt apparaitre les premières rides sur ses joues mouillées de larmes.
©2002 Henri Largefeuille
Ce matin, on l'a trouvé mort dans son jardin.
Il était ivrogne et se saoulait la gueule tous les soirs.
Il était grossier et répugnant, jaloux et mauvais, possessif et puant.
Il était si avare qu'il n'achetait jamais de nourriture pour son chien.
Il était égoïste et s'empiffrait comme un porc, mais il restait maigre comme un clou, parce que chaque soir, plein et malade, il dégueulait tout ce qu'il avait avalé dans son jardin. Et alors seulement son chien mangeait.
Hier, il est allé à l'enterrement d'un autre ivrogne et pour une fois, il n'a pas bu.
Ce matin, il n'était pas plein, alors son chien l'a vidé. Il lui a bouffé le ventre.
©2002 Henri Largefeuille
- Assis sur un banc du parc, non loin des grands immeubles, il cherche à reprendre haleine. Dérisoire. Il est épuisé, par la fatigue, par le stress, par l'émotion, par le poids de sa tâche, par les souvenirs engrangés depuis quelque quarante-huit heures. Cette course contre le temps, surtout sans prendre le temps de se demander pourquoi on court. Surtout ne pas se demander pourquoi.
Sa tête est lourde. Délivré de son casque, il l'a posée sur la paume grise de sa main droite, elle-même retenue par son bras posé sur son genou. Il la touche mais il ne la sent pas. Il ne perçoit plus les choses à l'aide de ses doigts engourdis, car il a ôté ses gants et, maintenant qu'elles sont inactives, ses mains sont insensibles. Il ne pense même pas à ses mains, il ne pense à rien, sauf à reprendre son souffle. Dérisoire. Et ce casque qui pend au bout de son autre bras. Comme s'il lui était impossible de s'en séparer quelques instants, quelques minutes, le temps de reprendre son souffle.
Son regard se pose alors sur le bout de sa botte gauche. Sa botte gauche si semblable à sa botte droite. Toutes deux sont sales, poussiéreuses, grises et pourtant si confortables. Ses pieds sont-ils encore dedans? Probablement, car pour reprendre son souffle il n'a pas besoin de se priver du confort de ses bottes, pourtant grises de poussière sale. Aussi grises que son casque qui se balance au bout de son bras, non loin de sa botte gauche.
Le calme qui l'environne est incompréhensible, inhabituel, anormal. Ce parc, il le connaît. Il y vient souvent. Ce devrait être rempli de cris d'enfants dans leur joie et leurs jeux, de discussions de fonctionnaires en train de déguster leur sandwich, de couples amoureux, de mamans échangeant les derniers potins, de gentils vieux profitant des derniers rayons de soleil de cette fin d'été, de nurses prêtes à réprimander les enfants qui crient. La vie, quoi!
Son souffle revient, malgré l'air lourd et gris, chargé de poussières et de fumées. Dérisoire. Il fouille maintenant la poche de son uniforme, dépose son casque sur le banc de bois et cherche son paquet de cigarettes. Il ne l'a plus. L'a-t-il perdu? Les a-t-il toutes fumées? Il ne sait pas. Il ne sait plus. Alors il craque, il s'effondre sur le banc, il pleure. Dérisoire. Il a enfin retrouvé son souffle pour pouvoir se détendre en fumant une cigarette, et maintenant il n'a plus de cigarette. Alors il pleure. Il pleure parce qu'il a du souffle. Il n'a plus de cigarette, mais il a du souffle. Dérisoire. Il a du souffle, lui! Il pleure parce qu'il vit. Il vit, lui! Lui, le pompier new yorkais qui pleure pour tous ces gens qu'il n'a pas réussi à sortir des décombres.
Surtout ne pas se demander pourquoi, et repartir sur les gravats, au plus vite, avec ses bottes et son casque…
©2002 Henri Largefeuille
Mesdames et Messieurs, bonjour! J'ai le plaisir de me présenter, comme ça vous connaîtrez mon nom, et je vous demande de ne pas hésiter à l'utiliser si vous resentez un besoin pressant.
En tant que guide touristique non officiel de la ville voisine et avec une grande gentillesse de ma part, je suis venu ici en dépannage pour tendre une main tendue à une collègue qui, après une longue nuit chez moi, n'avait pas encore eu le temps d'étudier l'Histoire et les principaux faits marquants qui jalonnent la vie de cette communauté dont les Saintes Ecritures parlent si peu. C'est donc avec beaucoup de bienveillance à votre égard que me voici. Et me voilà.
N'en déplaise à certains, notre visite conventionnelle ne commencera pas comme d'habitude par un bref historique non exhaustif du pays et de la ville où nous nous trouvons en ce moment. En fait, les divers responsables politiques qui ont eu en charge la gestion de ce lieu et son appauvrissement culturel à travers les âges ne sont en aucun cas responsables, ni de la situation, ni de quoi que ce soit. Et, osons le dire, personne ne s'en plaint. Il nous faut leur rendre cette justice: la situation était déjà là avant eux, et ils ne s'en sont d'ailleurs guère préoccupés.
A propos de guerre, nous sommes dans le quartier de la Gare à propos duquel il n'y a pas grand-chose à dire. Mais vous aurez le loisir de vous en rendre compte pendant votre temps libre. Quant à la gare elle-même, comme vous pouvez le constater, elle ne présente pas d'intérêt particulier, ni n'appartient à aucune école architecturale digne d'être mentionnée. C'est pourquoi la ville et les habitants en sont si peu fiers. Pourtant, il n'est pas utile de mentionner le caractère préhistorique de ce dépôt de marchandises ferroviaire, puisque c'est ici que devait arriver le premier train à vapeur venant de la capitale. Mais quand on s'en est rendu compte, on y a aussitôt renoncé. Sage décision, s'il en est.
Suite à une entrevue entre le Collège Echevinal et la Société de Gestion du Patrimoine des Bourgmestre et Echevins, divers travaux d'aménagement de l'esplanade ont été entrepris dans un élan de générosité voici quelques années. Malheureusement, le conducteur des travaux ayant perdu les plans d'origine tels que les avait dessinés le père de l'architecte, le chantier est resté ainsi, inachevé, faute d'un mécène italien qui n'a jamais été pardonnée.
Le vaste espace s'étendant devant la gare est si réduit à cause de la rivière qui en fait le tour que le mot esplanade lui-même ne semble pas convenir, ni même pouvoir être utilisé sans une certaine forme de dérision moqueuse. La place ne porte d'ailleurs pas de nom, car il avait été prévu d'y élever une statue, mais la lettre contenant la commande au sculpteur resta dans un tiroir de l'administration au bureau de l'Urbanisme, dont vous pouvez distinguer la fenêtre au balcon du septième étage. Si bien que le sculpteur ne sut jamais qu'il devait présenter un projet de monument. C'est d'autant plus regrettable que le Bourgmestre de l'époque, un homme qui a consacré une grande partie de son temps de travail comme directeur d'école pour s'occuper des affaires publiques, ce bourgmestre donc avait proposé que la place reçoive le nom de la personne qui serait représentée par la statue. Cette proposition avait été acceptée à l'unanimité par les conseillers, y compris la délégation de l'opposition absente ce jour-là. C'est ainsi qu'on passe parfois à côté de la célébrité.
Derrière vous, vous ne pouvez apercevoir le splendide jardin qui borde ce superbe bâtiment d'époque. Ceci est dû au mur aveugle et très haut de la magnifique construction qui empêche de voir le parc dans lequel il a été construit. Le détail de loin le plus intéressant à propos de ce logement d'un célèbre écrivain anonyme, est la volonté récente d'y ouvrir un musée entièrement consacré à la vie de cet inconnu. Mais comme on n'a pas trouvé de matériel à exposer, toute la collection a été prêtée à un autre musée pour son exposition temporaire qui dure depuis ce temps-là. De toute façon, vous ne pourrez pas le visiter puisque vous partez déjà ce soir, et c'est demain après-midi le seul jour de fermeture annuelle.
En poursuivant notre visite à travers les spacieuses rues bordées de champs et de prairies, ces nombreux espaces verts qui enjolivent si joliment cette jolie ville, nous arrivons de l'autre côté, face à une toute petite maisonnette dans laquelle a probablement vécu le fameux personnage connu de tous pour sa célèbre érection de la statue devant la gare. Vous pouvez admirer devant vous, sauf si vous vous retournez, l'entrée latérale de la façade, astucieusement entourée de fenêtres en trompe-l'œil qui apportent beaucoup de légèreté à l'extérieur de l'édifice et de lumière à l'intérieur. Elles sont l'œuvre d'un peintre dont le père était menuisier, petit détail qui nous permet d'apprécier à sa juste valeur la technique parfaite de la représentation des chambranles, en particulier celui de gauche. D'après une légende païenne, le créateur de ce monument à la gloire de la boiserie était absent le jour de sa réalisation. Autour de la minuscule maisonnette, le propriétaire avait fait monter une grande volière immense destinée à accueillir une quantité d'oiseaux assez considérable. Mais comme il n'avait pas suffisamment d'argent, il a dû renoncer à son plantureuse projet animalier, et la volière est maintenant occupée par des oiseaux migrateurs venus de régions plus défavorisées. Quelques anecdotes nous rappellent qu'un grand compositeur classique, dont j'ai oublié le nom et surtout la date de communion solennelle, vit encore dans cette maison, mais il vient juste de déménager. Son remarquable instrument, lui, a été transporté dans un entrepôt qui n'est pas ouvert pour des visiteurs tels que vous, et donc que nous ne visiterons pas.
Poursuivons votre promenade piétonne, et nous atteignons enfin la demeure si merveilleusement décrite par un écrivain du siècle précédant la naissance du sculpteur de notre statue. Ce n'est pas sans aucune joie que je vais vous parler de ce véritable poète, joyau de la couronne, prosateur sans plume ni faute d'orthographe. Il a vécu ici bien avant que la maison elle-même ne soit construite. Dans un texte néogothique où les vers n'ont d'égal que la poésie, il nous raconte: "Nul ne semblait ignorer à quel point elle l'aimait, et elle le lui rendait bien". Je m'arrête là, car il serait trop facile de critiquer un homme parce qu'il a osé dévoiler ses sentiments à nu, sans tomber dans la trivialité banale de la littérature post-enfantine.
De la lecture littéraire, passons sans plus tarder à un exercice tout aussi difficile: la musique. Prenez des notes. Je ne vous poserai point de questions pièges à propos du compositeur dont j'ai déjà parlé, mais permettez-moi tout de même de vous rappeler qu'un test sera organisé dès notre retour au car pour savoir qui devra rester debout dans le couloir pendant le trajet vers la station-service. Nous nous trouvons devant la salle de concerts, dont la principale caractéristique est que sa visite n'est pas prévue. Et c'est très bien ainsi. En effet, selon les Chansons de Gestes que tous entonnaient dans les cabarets et les auberges à la Renaissance du Moyen Âge, un riche prince avait commandé la construction de la salle dans une taverne dès le milieu de la prairie qui s'étendait ici. Or, étrange coïncidence qui fait bien les choses du hasard, il avait demandé expressément que l'autre partie du terrain soit réservée à un parking pour les autocars. Mais, jaloux, le vil seigneur de la cité voisine, dont je suis un éminent guide, avait contrecarré le projet dans un édit qui limitait déjà à l'époque, le poids maximum autorisé sur les voies d'accès carrossables. Il avait choisi de diriger son territoire avec des spots éclairés, dans le but d'être le premier, avant le prince de la ville voisine, à accueillir les Tournois-sans-Frontière. Apparemment il n'était pas au courant de la traditionnelle obligation de Trèves, avant d'organiser de tels jeux, à la fois sportifs et épiscopaux. Toujours selon cette légende légendaire, un ménestrel célèbre, qui est depuis tombé dans l'oubli et ne s'en est jamais remis, aurait composé une parodie allégorique reprise en chœur par toute la foule sur la place de l'Hôtel de Ville, dès que la charte leur avait été octroyée. On comprend le désarroi de la population qui soutenait le riche prince, d'autant qu'il les soutenait financièrement, et qu'il était toujours prêt à délier les cordons de sa bourse, que la reine-mère n'avait par ailleurs pas tout à fait coupés. Les références à la mythologie n'ont pas échappé aux spécialistes parmi vous, et comme les autres n'y comprennent de toute façon rien, il n'est pas utile que je m'étende sur le sujet, le thème n'étant pas très confortable.
Au bout de la rue - mais nous n'irons pas jusque là - vous distinguez à peine la maison du banquier de la ville. Vous ne la visiterez pas car il avait trop de dettes et n'y a jamais habité.
Encore quelques pas et nous voici à l'emplacement d'une majestueuse statue équestre. Comme je ne suis jamais venu dans cette ville et que je vous explique l'ensemble de mes explications grâce à d'épuisantes lectures, je ne pouvais savoir que la statue n'était plus à sa place. On en voit ici la marque au sol, indiquée par les restes de la fondation du socle. Admirez ses dimensions. Ce n'est pas banal et ça valait le détour.
Vous vous retournez derrière vous pour regarder plus confortablement devant et éviter de la sorte une position maladroite prolongée. La petite croix qui sort de terre à votre gauche est le symbole d'un souvenir. Quelques-uns d'entre vous se le rappellent surement, il s'agit de l'endroit où aurait été assassiné le Dernier des Mohicans. Ce n'est pas sans aucune émotion ni regrets partagés que le corps fut transporté dans le petit cimetière à la limite sud-sud-est de la ville, à quelques centaines de mètres de la station-service pour ceux qui ont peur de se perdre. Il n'y fut d'ailleurs pas enterré, pas plus que le soldat inconnu du village qui habitait à cet endroit, mais bien sa femme et son beau-frère, ainsi que leurs enfants, montrant par là leur attachement à une cause commune.
C'est à la lumière de ces événements que nous nous rendons compte qu'il reste bien des zones d'ombre dans notre Histoire passée, que seuls attestent quelques documents écrits par les hommes de la précédente préhistoire, ou par les femmes - on ne distingue pas suffisamment l'écriture pour être certain.
Pour ceux qui souhaitent sortir des sentiers battus et qui peuvent se permettre un léger supplément financier considérable, je connais un petit restaurant astronomique qui abrite une collection de carafes en verre de cristal avec des décorations dignes des plus grandes maisons. On y sert toutes les meilleures spécialités culinaires régionales, si bien que nombreux sont les quelques critiques qui parlent dans leurs articles d'en faire un monument à la gloire de la bouche et de ce qui s'ensuit. Il paraît que la cave renferme la plus grande variété de vins de fruits exotiques indigènes. Mais ce ne sont que des ouï-dire que personnellement je n'ai pas entendus moi-même. Toujours est-il que de toute façon aujourd'hui c'est fermé.
Nous arrivons devant la cathédrale qui devait être érigée ici devant nous avant que le roi local, dont le frère était dans les ordres ecclésiastiques de l'Eglise, n'apprenne de sa propre bouche fraternelle qu'il y avait un risque d'incendie volontaire assez conséquent et, pour ainsi dire, trop onéreux pour sa richesse. En effet ce royal seigneur, dont la curiosité scientifique n'avait d'égal que son appétit pour les femmes fatales, avait invité à sa table de nombreuses artistes. Et un soir où le papier manquait à la cour, une dispute éclata entre deux érudits à propos d'une ritournelle chantée par Satan en langue anglaise dans un spectacle d'un grand écrivain classique de langue allemande. L'un des adversaires laissa échapper un bruit qui court et sa majesté sauta sur l'occasion. C'est bien connu: "L'enfer est pavé de bonnes occasions". Ainsi on brûlait les cathédrales, ainsi on dépouillait les dépouilles, ainsi on sacrifiait les sacrifices! Il n'en serait pas de même dans son fief. Et la cathédrale épiscopale ne fut pas construite. Cet emplacement vide qui s'étend en face de vous est la preuve de l'intelligence politique de ces hommes raisonnables qui décident en connaissance de cause de ne pas décider une irrévocable autant qu'inutile décision.
C'est ici, devant ce vide qui symbolise à merveille votre culture et qui se veut un résumé succint de votre attention, que se termine la visite et que je vais vous abandonner à votre sort, car malheureusement pour les nombreux touristes comme vous qui déambulent dans la région, le dernier musée que vous deviez encore voir est réservé aux guides touristiques, afin de leur ménager une espace de liberté et de ressourcement. Je m'en voudrais de vous quitter sans avoir remercié mes collègues qui ont préparé ce tour de ville avec une patience extrême, alors qu'ils savaient que votre fatigue proverbiale vous empêcherait sans aucun doute de sentir vibrer l'âme si romantique de cette cité austère. Et comme "Nul n'est prophète en son pays" et que "L'habit ne fait pas le moine", c'est sur ces bonnes paroles des textes sacrés que je vous convie à méditer le reste de la promenade, non sans vous avoir rappelé de ne pas oublier le guide.
Merci et, je n'en doute pas, à la prochaine.
Il continue à surveiller les élèves qui écrivent leur test, se promène parmi eux, jette un coup d'œil sur quelques réponses, glisse une remarque dans l'oreille de l'un, pose son doigt sur le cahier de l'autre, fixe un troisième avec un regard approbateur. Il arrive près de moi. Il ne faut pas qu'il se rende compte que je n'ai pas encore écrit la question. Ouf! quelqu'un a frappé. Il se retourne et se dirige sans hâte vers la sortie, lorsqu'il aperçoit un papier qui est glissé sous la porte. Il accélère, ouvre, sort… Personne! Il regarde le papier, puis la corbeille, puis le papier… C'est le même que tout à l'heure, mais déplié et plat, mais on voit bien qu'il a été chiffonné; c'est sûr que c'est le même papier. C'est impossible. Le prof regarde les élèves qui sont assis le moins loin de la porte et de la poubelle à papier. Ils travaillent, eux. Ce n'est pas possible. A moins qu'un courant d'air. Et puis il l'avait peut-être mal jeté et mal froissé.
La tournée recommence. Un regard par ci, un sourire pas là. Il s'approche de nouveau de moi. Aïe!
- Est-ce qu'on doit donner un exemple?
- Que dit la question? Ai-je demandé un exemple? Réfléchis.
Merci, Jacques. Tu l'as écarté de moi. est-ce que je sais, moi, si il a demandé un exemple. Il s'assied sur l'appui de fenêtre. C'est le moment. Un papier passe par la fenêtre oscillante, vole dans la classe et tombe à ses pieds. Il le ramasse et devient tout rouge, puis tout blanc. C'est encore le papier!
- Attention! Tu es xagère vraiment!
Le prof se retourne, regarde la fenêtre, l'ouvre, se penche et regarde vers le ciel, puis le mur qui surplombe notre fenêtre. Rien. Il n'y a rien. Il referme et se retourne.
- Ca va, m'sieur?
- Oui, besoin d'air. Il fait chaud dans cette classe. Travaillez! C'est bientôt fini.
Et il ouvre de nouveau la fenêtre toute grande.
Bientôt fini? Tu rêves, je n'ai pas encore commencé. Et cette idiote de Michelle qui cache son test! Je n'arrive pas à lire la question. Zut de zut! Et l'autre qui transpire devant sa fenêtre. Il n'est pas beau à voir. Il ne sait plus ce qu'il doit penser. Il regarde la porte, la fenêtre, le ciel, le plafond. A ce moment-là il voit un papier qui sort entre deux panneaux du plafond. Et le bout de feuille tombe juste à ses pieds. De nouveau, il le ramasse, mais cette fois-ci d'une main tremblante. La feuille est chiffonnée, et pliée en deux. Il la tient mais ne la regarde pas, il nous regarde, l'œil interrogateur. Ah, ça c'est bien! le questionneur qui ne sait plus. Alors, on fait moins le malin, hein maintenant? Il déplie le papier et lit: Tu ne fais pas assez attention! Tu es xagère!
Pauvre type. Il ne sait plus. Il regarde la porte, la fenêtre, le plafond, nous, la poubelle, nous, la porte, nous, le plafond. C'est le moment: sous le mur, sous la plinthe qui court le long des murs, un papier sort, comme un fax qui sort d'un bloc. Le prof regarde sa main… Dans sa main, dans ses doigts nerveux et tremblants, il tient le papier avec son éternel message. Serait-ce un autre? Il s'avance, se penche et tire. Le papier résiste d'abord, mais un coup sec le déchire et le nouveau message apparait, terrible, prophétique: Attention! Tu vas mourir par le…
La fin est illisible parce qu'écrite sur le morceau déchiré qui est resté dans le mur. Les gouttes de transpiration perlent sur son front, ses mains mointes laissent tomber les deux papiers qui collent quelques secondes avant de s'écraser au sol dans le bruit assourdissant de la sonnette qui nous libère.
- Laissez vos cahiers sur le banc et sortez prendre l'air. Vous en avez besoin. Dans vingt minutes vous avez un autre cour. Pour moi, c'est fini.
Les cris des autres élèves parviennent à ses oreilles par la fenêtre grande ouverte. Nous sortons rapidement tandis que lui ferme la porte en silence. Et le silence pesant allourdit aussitôt l'atmosphère, car la fenêtre s'est refermée d'elle-même, comme pour lui permettre de réfléchir.
Tu vas mourir par le…
Le prof épuisé se rend lentement vers l'endroit où dépasse à présent un tout petit morceau de papier. Il tombe à genou, se penche et, dans un geste mêlé de résignation et de crainte, il essaie d'attraper la fin du message, l'annonce de sa fin. La plinthe se soulève et le bout de papier s'envole. Les forces lui manquent. Pourtant il réussit à se lever, à poser un pied devant l'autre pour arriver au milieu de la classe, au milieu des tables et des chaises, des cahiers de tests et des livres scolaires, au milieu de son univers de travail et de rêve. il saisit le bout de papier d'un geste brusque et lit:
gaz!
Au même instant, de chaque bloc de béton gris, de chaque centimètre de chaque bloc, de chaque trou de chaque centimètre, un nuage à peine visible pénètre dans le local et emplit l'atmosphère. Le gaz arrive rapidement à ses narines. Il ne peut bouger, ne peut crier, ne peut comprendre. Il est mort.
- Je ne comprends pas pourquoi tu refuses de faire ton test, si tu as étudié. Tu n'as même pas écrit la question. Tu rêves ou quoi? C'est triste que tu n'essaies pas d'améliorer ton orthographe. Si tu crois que le rêve est la solution, attention, tu exagères! C'est vraiment dommage, car je suis certain que tu as de l'imagination et que tu pourrais écrire des choses intéressantes. Réagis, mon gars!
©2002 Henri Largefeuille
- T'as bientôt fini tes photocopies, j'espèr'!
- Bonjour Madeleine. Non, Madeleine. Et j'en ai encore pour un moment, mais tu peux utiliser l'autre machine. Elle est libre, comme tu peux le voir.
- Et pi' quoi encore? Elle fait pas l'tri et j'n'ai pas envie de m' taper encor' tout l' travail, surtout quand j'ai une machin' capab' de l' fair' à ma place: celle-ci.
- Désolée, ma chère. Tu devras patienter un moment. J'imprime des feuilles d'exercices pour mes cours et je souhaite les donner aux élèves cette après-midi. Je ne peux pas te céder ma place.
- Mais, vas-y. Je n' veux surtout pas t' bruler la priorité.
- C'est drôle que tu dises ça. Mes feuilles parlent justement des conseils de prudence à suivre pour éviter les accidents de la route.
- Tes élèv', i' n' conduis' pas encor', que j'sache. T'as les p'tits, toi!
- Non, mais les conseils ne valent pas que pour les automobilistes. Les cyclistes et surtout les piétons sont concernés. Nos élèves doivent se montrer plus prudents.
- Ouais. T'as raison. I' faudrait créer des zones bleues pour les fumeurs dans la cour de récré. Et pourquoi pas des parcmèt' pour ceux qui bross'? Et une plaqu' de stationnement interdit à la sall' des prof' devant la machin' à café. J' trouve qu'on d'vrait mêm' envisager d' mett' des feux rouch' dans les couloirs de l'écol' pour régler la circulation aux heures de pointe. Vous m' faites marrer avec vos conseils à la con. Comme si ça avait la moind' influenc' sur le comportement des élèv'! I' n'en ont rien à fout' de vos conseils, les élèv'. Pi, pendant c'temps-là, ceux qui travail' vraiment doiv' attend'. Et pis, qu'est-ce que ça a à voir dans un cours de français. Vous avez quand mêm' facil' vous aut' de trouver des exercices. Nous, avec les grands, c'est pas si simp'. Et pendant qu'vous vous amusez avec les p'tits, nous on trinqu'. Allez vous fair' fout' avec vos conseils à la con!
- Madeleine, tu dépasses les bornes. Surveille ta conduite, s'il te plait.
- Qu'est-ce qu'elle a ma conduite ? Elle te plait pas. J'en peux rien si tu vas si lentement. Accélère. Tu bouchonn'. Tiens, j'préfèr' aller boir' un verre avant d' reprend' la rout' de ma class'.
Le lendemain dans le journal local, on pouvait lire qu'une enseignante de notre école, prénommée Madeleine, avait été renversée à la sortie de l'imprimerie. Elle marchait droit devant elle, ivre de colère, et n'avait pas vu arriver le concierge qui traversait le bâtiment pour éviter d'avoir à en faire le tour. Elle a été écrasée par le mini-tracteur qui tirait la poubelle à travers le couloir.
©2002 Henri Largefeuille
– Bonjour Monsieur. C'est le chenil.
– …
– Oui, bonsoir. Je vous rappelle pour vous dire que je ne serai pas là demain lorsque vous viendrez à la maison pour la saillie.
– …
– Oui, je dois m'absenter toute la journée. Je rentrerai tard. Mais il n'y a pas de problème. Vous venez tout de même comme prévu. Ma femme vous attendra et elle a l'habitude.
– …
– Oui, elle insiste. Elle a dit que ça irait très bien sans moi. Elle s'occupera de vous personnellement. Vous pouvez venir à l'heure prévue. Elle vous attendra et se tiendra à votre entière disposition.
– …
– Pardon?
– …
– Non, vous ne devez rien amener. Elle a tout ce qu'il faut.
– …
– Je n'ai pas compris.
– …
– Bien sûr que vous devez quand même prendre la chienne. Pourquoi? Allô? Allô?
©2002 Henri LARGEFEUILLE
- "C'est génial!" Tu n'as que ce mot-là à la bouche. Admirable, beau, ébouriffant, énorme, épatant, épique, époustouflant, esbroufant, étonnant, étourdissant, exceptionnel, excessif, extraordinaire, extravagant, extrême, fabuleux, fantastique, faramineux, féérique, formidable, fou, impérial, inconcevable, incroyable, inimaginable, inimitable, intense, inoubliable, inouï, invraisemblable, joli, magnifique, merveilleux, mirifique, mirobolant, original, paradisiaque, pharaonique, pharaonien, phénoménal, plaisant, prodigieux, pyramidal, romanesque, royal, singulier, splendide, sublime, superbe, supérieur, unique et enfin modeste.
C'est facile: pour trouver des synonymes de "génial" tu n'as qu'à penser à moi.
Ciao bella !
©2002 Henri LARGEFEUILLE
C'était ma première année d'enseignement et j'avais trouvé un emploi sans le chercher, dès ma seconde session d'examens terminée et réussie. Un Père qui défroquait avait mis son collège dans l'embarras, car sur le marché de septembre il n'y avait plus de professeur de latin disponible. Si…, un…, moi!
J'avais accepté la place en négociant le prix de mon logement et de mes repas contre quelques heures de surveillance à l'internat. Et je me retrouvais ainsi compagnon célibataire d'une nombreuse bande de profs tout aussi célibataires, si pas plus. Ni forme de misogynie, ni rejet du sexe dit faible ne troublait mes pensées, ce qui n'était pas le cas de mes collègues car, pour des raisons aussi diverses qu'idiotes, ils se voyaient systématiquement seigneurs et maitres, êtres supérieurs parce que tout simplement masculins. Je ne partageais pas leurs opinions, mais je n'en faisais pas état, par diplomatie et non par crainte. Quand j'ai quelqu'un devant moi que je prends pour un imbécile, j’essaie généralement de ne lui faire pas sentir. Hypocrisie? Non, convivialité prudente.
Il se fait qu'à cette époque les hauts buildings liégeois de la plaine de Droixhe se vidaient de leurs vieux frigos en 110 V, et j'avais eu connaissance d'un lot de beaux petits frigidaires américains liquidés pour une bouchée de pain, transformateur 220 V compris. J'en avais acquis quelques-uns et les avais revendus à des collègues, mais aussi à l'école elle-même, par exemple pour la salle des profs. Nous avions ainsi le loisir d'organiser quotidiennement des séances apéritives où chacun à son tour rivalisait dans la confection de cocktails. Les excès d'alcool n'était pas un problème, car nous savions rester raisonnables dans les quantités, et c'était surtout l'envie de rire et de discuter, de gouter et de comparer, d'inventer et de partager qui animait nos réunions plus épicuriennes que bachiques.
Lors d'une cocktail party, l'un d'entre nous annonça qu'il envisageait de voyager. Où? Quand? Comment? Qui? Quoi? Avec qui? Avec quoi? Combien de temps? A quel prix? Que manger? Que boire? Quels vêtements emporter? L'enthousiasme né de cette idée était évident: nous allions partir. Au festival des destinations, Londres et ses attraits emportèrent la palme d'or. La livre était basse et les offres bon marché. Moins de deux heures après, l'agence de voyages avait réservé dix places pour un minitrip à Londres: train, hôtel avec continental breakfast, transferts à pied et en métro, black taxi cab et double deck bus, guide belge sur place, entrées aux musées indispensables et visites des monuments impérissables, statues de cire et sur colonnes, relève de la garde et shopping, soirées spectacles et concerts, tout fut organisé pour rendre notre bref séjour financièrement possible, mais copieux et instructif.
Angleterre, nous voici! Robert, le guide local, s'avéra utile et subtil. Il eut vite compris qui nous étions, ce que nous souhaitions, et surtout ce que nous ne voulions pas rater. En particulier, il aurait été inacceptable que notre homme, résident londonien, ne nous fasse pas profiter de ses petites adresses personnelles qui permettent au vrai visiteur de se distinguer du vulgaire touriste.
Fleet Street fut l'une de ces étapes. Rendez-vous avait été pris après une dose de liberté dans un petit bar où, selon le belgo-londonien, les journalistes de tous les grands quotidiens se retrouvaient pour étancher leur soif de société et de bière anglaise. La bière! LA bière anglaise…, tiède et sans mousse, qui tombe de l'étage supérieur dans le verre épais. La bière, je n'en buvais pas beaucoup en Belgique et je ne partageais pas les appréhensions de mes camarades que j'entendais disserter sur le sujet avec des appréciations diverses. Aussi cette rencontre ne m'effrayait-elle guère. Mon vécu personnel était jalonné de Côtes-du-Rhône et de Corbières, de Vins d'Anjou et de Bourgogne, et j'avais plus prié avec mon père les Saint-Emilion et Saint-Amour que les dignes représentants des Abbayes Trappistes, qui font la réputation mondiale de notre pays de gout. Bref, je ne comprenais pas bien la vivacité des discours, la pertinence des craintes, ni la candeur des espérances formulées autour de moi par mes compagnons de guindaille, qui étaient, eux, des fidèles amis, les uns de la Stella Artois, les autres des Brasseurs de la Dyle, tous de la Jupiler 5 et de la Carlsberg Special Brew. D'abord étonné, puis amusé, ensuite intrigué et enfin curieux, j'écoutais les avis de mes spécialistes en cervoises et jus de houblon, et je commençais à me réjouir de cette rencontre promise, à la fois culturelle et gustative.
Trois minutes avant l'heure convenue, nous étions donc dans une toute petite ruelle perpendiculaire à la grande Fleet Street. La taverne portait un nom bizarre, imprononçable pour un francophone – j'avais même évité de penser à ce qui serait arrivé si j'avais perdu le groupe et que j'eusse dû demander mon chemin aux autochtones, avec mon anglais trop scolaire et dénué de finesse – mais qui semblait nous promettre un vrai événement, une tranche de vie, bref un souvenir: Ye Olde Cheshire Cheese. On y savourerait la vie depuis le 17e siècle. Ce serait un endroit chargé d'Histoire, lieu fou d'Angleterre, un temple ivre de cérémonies aux dieux des plaisirs, un repère pour quelques clients célèbres comme Voltaire, Charles Dickens, Mark Twain et Conan Doyle. En vérité, nous vîmes une succession de petites pièces et une masse de clients debout parmi lesquels nous allions être serrés, pressés et bousculés jusqu'à ce qu'on trouvât sa place et qu'on restât debout sur le petit territoire personnel que le hasard aurait attribué à chacun. Et dire que mon enthousiasme était à son comble avant d'entrer! Nous aperçûmes Robert accoudé à un bar, en grande conversation avec deux consommateurs si proches des clichés et des stéréotypes britanniques qui hantaient mon esprit de collégien francophile, que nous fûmes au moins certains d'une chose: notre guide ne s'était pas foutu de nous, nous étions à Londres avec des Londoniens, et nous n'avions pas l'intention de nous comporter en touristes. La discussion qui occupait notre guide et ses voisins prit fin dans un éclat de rire et des salutations distinguées. Nous nous faufilâmes dans la foule et, surprise, atteignîmes le comptoir avec une aisance déconcertante. La foule n'était déjà plus qu'un mauvais souvenir. Robert nous présenta au joyeux barman dans un anglais irréprochable à nos oreilles, et le tavernier nous sourit le plus aimablement du monde. Qu'allions-nous boire? Enfin, nous entrions dans le vif du sujet.
Les Pale Ales[1] nous était promises, pourtant je regardais avec envie les superbes bouteilles de whisky qui se dressaient devant moi, lisant avec exaltation une incroyable quantité de noms inconnus. Un whisky irlandais me tentait assez, un Jameson dont je n'avais jamais entendu parler et qui éveillait en moi je ne sais quelle curiosité. Mon choix approuvé à la fois par le serveur et le guide, je me laissai envahir par une autosatisfaction snob et ridicule. Les autres convives choisirent des bières de plusieurs tons, du brun au beige en passant par le roux cuivré.
Après avoir apprécié mon superbe alcool, gouteux à souhait et parfumé sans excès, je me dirigeai vers les toilettes. Besoin vite satisfait. Retour à la case départ: le bar.
Mes compagnons entamaient une nouvelle tournée. Une tournée: chose particulièrement belge. J'ai trainé mes godasses dans de nombreux bars d'Europe et des USA, mais je n'ai jamais trouvé une culture de la tournée comme ce que je peux vivre régulièrement en Belgique. Il ne s'agit pas de cagnote où chacun pose sa participation. Chez nous, il est normal, évident de payer un verre à tous quand on est en groupe dans un bar, un café, une boite, et l'oubli est sans pardon. C'est même à celui qui, le premier, paiera "son verre". Et si, par malheur, plusieurs consommateurs commandent trop rapidement, nous atteignons alors la "cadence de guerre". C'est culturel, mais aussi lié au prix des consommations. Mes nombreux amis français qui viennent régulièrement me rendre visite et que j'emmène partout pour rencontrer mes connaissances (qui deviennent d'ailleurs rapidement leurs connaissances) s'en étonnent, puis apprennent et participent. Ils s'excusent cependant chez eux de ne pouvoir faire la même chose, car les tarifs y sont exorbitants. Bref…
La nouvelle "tournée" avait été commandée, servie et entamée pendant mon absence. Le guide me dit qu'il respectait mon souhait de gouter l'Irlande et il m'avait commandé une bière irlandaise de qualité, qu'un amateur de bonnes choses comme moi ne pouvait ignorer: une Guinness. Je vis arriver un superbe verre lisse d'à peu près un demi litre d'une bière noire et épaisse, avec un petit col de mousse onctueuse et serrée, crémeuse et compacte. On aurait dit un capuccino sans lait, dont la crème fouettée aurait bronzé. Aussitôt me revint en mémoire cette bière noire de chez nous, cette bière de table, cette bière en bouteilles d'un litre, très peu alcoolisée, qu'on conseille aux femmes enceintes ou ayant un nouveau-né pour favoriser, dit-on, la montée de lait maternel. Celle-ci avait le même aspect, la même couleur, mais pas la même mousse. Et puis cette crème qui semblait remonter du fond du verre vers la surface pour y produire une sorte de couvercle. Le souvenir des commentaires d'experts entendus plus tôt à propos de la bière anglaise et de sa température se raviva dans mon esprit et m'apporta une explication qui me satisfaisait momentanément. Mon idée était faite: j'allais donc boire une bière sucrée, doucement écœurante, sans fraicheur ni réelle amertume, une bière de gamin, une bière de femme enceinte. Je pris mon verre. Mes doigts sur le verre confirmèrent mes pensées: la bière n'était pas froide, fraiche comme chez nous; elle était même franchement tempérée. Je portai le calice à mes lèvres gourmandes, avide de sucre et de douceur.
Dès la première gorgée, le verre n'ayant pas quitté ma bouche, le regard soudain attiré par le grand miroir derrière le barman, je sentis, je vis et je compris qu'il se passait dans mon dos un phénomène singulier. Tous les clients de la taverne s'étaient tu, attendant ma réaction, comme prévenus par mes compagnons de mon ignorance en matière de bière. En une fraction de seconde, je fus envahi par des sentiments et des sensations multiples et contradictoires: l'étonnement de voir portés sur moi des dizaines de regards attentifs, la surprise annoncée d'une boisson plus que tiède, la curiosité de sentir ce suspense matérialisé par les nombreuses bouches bées et les yeux grands ouverts derrière moi, l'amertume qui envahissait mes papilles gustatives, la colère de celui qui n'accepte pas tout de suite qu'on se paie sa tête, l'absence totale de sucre, l'horreur de supposer qu'on aurait pu me servir "autre chose", le contraste entre le gout supposé, attendu et l'impression effective, la fierté mal placée du charlatan qui se sent piégé, la platitude de cette boisson sans pression, la rage de celui qui refuse de passer pour un imbécile, la masse gustative qui emplissait ma bouche et qui souhaitait se frayer assez vite un passage, soit vers le fond de ma gorge, soit vers le bar et son barman, la honte du néophite, la nostalgie des fines variations bourguignonnes sur le pinot noir ou le chardonnay, le relant soudain de Jameson en voie de digestion, et enfin la vraie amertume de cette bière à la fois onctueuse, plate, envahissante, vivante et agressive…
J'avalai d'un coup le contenu de ma bouche et décidai sur le champ de crâner, de braver la foule, de bluffer mon monde et les autres, de forcer le destin, de paraitre, de triompher. En quatre ou cinq gorgées successives et ininterrompues, ma pinte fut vide et je le tendis fièrement, sottement, béatement au tavernier en lançant un spectaculaire: "Another one, please". Et rouge de fierté, prêt à dégueuler tout ce que j'avais ingurgité depuis quinze jours, je jouis de mon succès au milieu des applaudissements et du brouhaha qui s'ensuivit, définitivement accepté comme membre émérite de la confédération des buveurs de stout.
Merci Arth[2]!
©2002 Henri LARGEFEUILLE
Pour Sylvain et Françoise Gaugry
1
Il faisait sombre, si sombre que la route était à peine visible. Les marques blanches qui permettaient de distinguer la fin de la chaussée et le début du bas-côté étaient son seul repère. La jeune femme s'avançait dans la nuit, d'un pas rapide mais manifestement calme. Il était évident qu'elle avait l'habitude de marcher et que son rythme décidé était le fruit d'une culture sportive intense, ou en tout cas d'une pratique assidue de la marche à pied. Lorsqu'il n'est pas affublé de son érotique et moulant ensemble bigarré, il n'est guère possible de distinguer un marcheur de fond, athlète entrainé, d'un piéton coutumier de l'obligation de progresser pedibus cum jambis[1]. Et les vêtements de la jeune femme pouvaient paraitre érotiques aux yeux de certains, mais sûrement pas sportifs: elle avait mis un ensemble léger, de couleur noire, jupe courte et très près du corps, laissant apparaitre sous les filets de ses longs bas sombres une paire de jambes élégantes quoique musclées. Sous son court manteau de cuir noir, juste plus court que sa jupe, un jabot de dentelle noire débordait devant sa gorge, rendant difficile l'évaluation du volume réel de sa poitrine, qui semblait toutefois assez avantageuse pour donner des idées à un homme bien dans sa tête. Les longues crolles[2] de ses cheveux ébène rebondissaient aux côtés d'un visage angélique aux pommettes un peu saillantes, seule surface réellement claire de ce corps en mouvement. Elle tenait fermement la bride de son sac assorti à sa veste longue, et le laissait pendre au bout de son bras où sa main gantée était à peine visible. Ses pieds étaient protégés par des chaussures à la fois classiques et distinguées, confortables et solides. Elle marchait donc d'un pas assuré, maitrisé, énergique.
D'où venait-elle? Où allait-elle? Dans ce décor obscur et désert, elle se déplaçait rapidement, comme quelqu'un qui sait où il est et où il va. Rien dans le personnage ni dans sa tenue n'était étrange, hormis le lieu. Elle n'était pas à sa place, elle n’aurait pas dû être là, ça se voyait et elle le savait.
« Pourquoi suis-je tombée en panne? Cette voiture ne m'a jamais causé de problème jusqu'à aujourd’hui. Ce serait dommage que je sois obligée de changer. Elle m'a toujours donné satisfaction. C'est probablement une panne de carburant. Il faut que je trouve de l'essence, que je revienne et que j'essaie de redémarrer. Ça va aller. Il faut que ça aille. J'ai encore le temps, mais il ne faut pas que je tarde à trouver de l'aide. Trouver quelqu'un…, trouver un bidon…, trouver de l'essence…, revenir à ma voiture…, verser…, amorcer…, démarrer…, repartir…
Il faudrait que je tombe sur un automobiliste qui transporterait un bidon de réserve et accepterait de me le prêter. Ou même, s'il le fallait… – non, ce serait tout à fait normal –…je le paierais. C'est idiot, cette loi qui interdit de transporter une réserve de carburant. Je devrais le faire, d'ailleurs. Je parie qu'aucun gendarme ne verbalise pour ça.
Je commence à avoir mal aux épaules. Est-ce le froid? Je ne le sens pas. Il ne fait pas si froid avec cette couverture nuageuse. Le vent est faible, c'est heureux. Cette petite veste est parfaite. J'ai eu de la chance de la trouver, lorsque je suis allée à Maastricht la semaine dernière. J'aurais pu prendre une demi-taille en dessous, comme la vendeuse me le suggérait. Mais non, c'est bien comme ceci. Je me sens à l'aise dans mes mouvements, c'est le plus important. Ces Hollandaises ne tiennent compte que de l'aspect, que de ce qui se regarde. Elles veulent seulement paraitre, être belles, être remarquées, sortir du lot. Moi, je veux être attirante, donner envie de m'approcher, de me parler. La solitude me pèserait. J'ai besoin du contact des autres, de leur chaleur, de leur présence. »
2
Tout à coup les nuages s'éclaircirent et la lumière froide de la lune les transforma en masse diaphane, apportant à la campagne une clarté diffuse et trompeuse. Des ombres, encore invisibles quelques secondes auparavant, s'élevaient à présent de chaque côté de la route, complices des idées pénibles et des pensées désagréables. L'imagination est la source de tous les sentiments forts: l'amour, la haine, le doute, la peur. Même la colère est engendrée par l'impression d'avoir perdu.
La lune était donc là, derrière les nuages, prête à apporter sa lumière si blanche, dès que le moment serait propice, dès que le besoin se manifesterait.
« C'est donc pour ce soir! dit-elle en se caressant les cheveux de sa main libre. Pourvu que le vent ne fraichisse pas...
Cette campagne est lugubre. Pas la moindre lumière, pas la moindre trace de vie, pas le moindre espoir de trouver une aide quelconque. Je ne comprends pas pourquoi ni comment des gens de la ville peuvent vivre loin de la ville, de la foule, des autres. Que cherchent-ils à la campagne? Ils ne veulent pas être dérangés? Ils veulent pouvoir se comporter n'importe comment? C'est évident que dans une maison située dans une rue de dix mètres de large, on n'a pas la possibilité de se promener à poil sans risquer d'être vu par les voisins d'en face, surtout si on ne ferme pas ses tentures. C'est vrai qu'à la campagne on peut écouter la musique qu'on aime aussi fort qu'on veut.
Je n'arrête pas de penser "qu'on", c'est con!
Pourquoi tant de gens de la ville viennent-ils à la campagne? A la mort de mon père, si ma mère a voulu s'éloigner de sa vie antérieure, ce n'était pas par rejet de ce qu'elle avait vécu, mais par espoir d'effacer les souvenirs en supprimant les causes. Elle a toujours dit: "Il faut supprimer la cause, et éviter les causes de causes". Comme elle ne voulait pas se souvenir, elle a pensé qu'il lui suffisait de changer d'environnement pour ne plus voir ces objets, ces lieux, ces gens qui lui rappelaient mon père. Oui, elle n'avait pas tort: il faut supprimer la cause.
Mais quitter la ville ne supprime pas les problèmes de la ville. Beaucoup semblent abandonner la foule par peur de la solitude, c’est paradoxal. Moi, je préfère ne pas m'amuser avec d'autres que de me faire chier toute seule. Si ma mère m'entend penser, elle doit se dire qu'elle a raté mon éducation. Mais non, maman, tu n'en peux rien si je m’exprime mal. Je me demande même si tu en peux quelque chose si je parle. De toute façon, ne te tracasse pas, tu ne me manques pas. Papa me manque, mais pas toi. Tu n'as pas tardé à le suivre et tu as bien fait, je ne t'en veux pas. Tu ne me manques pas. Ce qui me manque par contre, c'est du carburant. Il me faut trouver "l'essence" de ma vie. Oh! Seigneur des Ténèbres, Dieu de la Nuit, aide-moi, fais comme les Témoins au porte à porte, apporte-moi la lumière!
– Bonjour, Madame, je vous apporte la Lumière.
– Jules, c'est l'homme de l'ALE [3]…
Quelle connerie! Comment ces gens qui se plongent dans l'obscurantisme de textes qu'ils ne comprennent pas peuvent-ils se vanter d'apporter la Lumière? Ça me rappelle la fois où mon voisin Jean descendait les escaliers alors que sa mère avait ouvert à des Témoins de Jéhovah. Elle allait les éconduire quand il a dit:
– Laisse! Je m'en occupe.
Il s'est fait passer pour un jeune séminariste en congé et les a retournés comme des crêpes, citant les Saintes Ecritures comme eux, récitant des phrases en dehors de tout contexte, faisant références à des passages qu'il inventait au fur et à mesure.
– En ce temps-là Moïse dit à son peuple: "Allez donc voir là-bas sur la Montagne Sacrée, si j'y suis." Ils y allèrent, et en effet, il y était. "La lumière est dans la lumière, la foi dans la foi." Moïse s'approcha des Tables de la Loi et s'assit à celle de Mendeléev. "Regardez, pécheurs, le Buisson Ardent, il apporte la lumière car il possède la chaleur. Le feu est l'essence…"
C'est quand il a commencé à parler du danger des barbecues que les Témoins se sont sauvés en criant au blasphème.
Une lumière… Je vois une lumière! Il y a une maison. Enfin! »
3
Alors que la jeune femme toute de noir vêtue s'approchait de cette petite lueur aperçue au loin à pas rapides et décidés, un vent vif écarta d'un coup les nuages, créant un immense vide au-dessus de la campagne. La lune apparut, ronde, blanche, pleine. Le site tout à l'heure triste et blafard était à présent illuminé et contrasté. Les silhouettes des arbres se distinguaient nettement sur l'horizon. Dans les prairies aux alentours, les bosses et les fosses se succédaient dans un jeu d'ombre et de clarté. Les haies sortaient du sol, jalonnant les fossés où coulait une eau limpide qui réfléchissait l'image de l'astre, lui donnant une valeur argentée, aigüe et froide. Le minuscule éclairage de la maison semblait avoir disparu dans la myriade de reflets brillants qui saturaient le paysage, comme les cascades de lampes aux devantures des magasins et dans les arbres décorés pour les fêtes de fin d'année. C'était comme un champ d'étoiles, une pluie de flammèches, comme si une comète avait déposé sur la terre sa queue brillante de milliers d'étincelles.
La jeune femme avançait sur la route enfin visible. Ses jambes pressées paraissaient plus jolies, parce que moins noires, plus élégantes parce que moins dissimulées sous les larges mailles de ses bas. Le visage très féminin se montrait serein et superbement maquillé, sans excès, avec cette touche de perfection qui donne envie à un homme de regarder sans être vu, de fixer sans déranger, d'admirer sans gêner. La jeune femme était très belle et son regard exprimait la détermination et le courage.
Pourtant, un voile ne tarda pas à atténuer l'éclat de ses yeux en amande. Sa bouche se pinça, tremblante, puis présenta une légère ondulation: un tracas lui traversait la tête, oblitérant son sourire et son calme antérieurs. Une pensée négative, à chasser aussi vite que possible, avait rapidement transformé le beau visage attrayant en une représentation de vierge éplorée, de Marie-Madeleine attristée.
« Je suis bien seule, et bien sotte de ne pas me méfier. Il me faut du carburant pour redémarrer, mais personne ne dit que je vais en trouver dans cette maison. Si ça se trouve, il n'y a personne dans cette maison. La lumière est restée allumée par oubli, et les habitants sont partis à la ville, au cinéma, au restaurant, bien au chaud pendant que je marche…
Non! Ils sont là. Mais ils n'ont pas d'essence à la maison. Tout le monde n'a pas de l'essence chez soi. Du mazout pour le chauffage, oui, mais pas de l'essence…
Ils ont de l'essence! J'en suis sure. Mais ils ne voudront pas me la céder...
Tant pis, je paierai le prix qu'il faut...
C'est une honte de vendre de l'essence à un prix prohibitif, juste parce que quelqu'un en a vraiment besoin…
Si! Certaine! Ils ont de l'essence, elle est dans le garage. Je n'ai qu'à me glisser à l'intérieur, fouiller avec soin, sans déranger et sans bruit, trouver le bidon et sortir. Je reviens à ma voiture, je verse le carburant dans le réservoir, je démarre et je roule jusqu'à la prochaine station-service, puis je reviens remettre le bidon rempli dans le garage. Ni vu, ni connu. Personne ne sera volé. Ni eux, ni moi…
Et s'ils n'ont pas de bidon? Alors je frappe à la porte et je demande qu'ils me conduisent à la prochaine station. Ils ne refuseront pas. Ils sont gentils. Ils ont surement un grand fils qui se fera un plaisir de me conduire. Je suis belle et je plais. Et si le fils n'est pas là, je demanderai à la mère. Entre femmes… »
4
Que vont-ils penser en ouvrant la porte? Pour quoi vont-ils me prendre?
Et si je tombe sur un célibataire excité, voire un frustré du bureau qui se caresse dans les toilettes de la société quand une nouvelle employée pointe le bout de son nez, que puis-je faire? S'il me saute dessus, je suis de taille à me défendre. Mais s'ils s'y mettent à plusieurs et tentent de me violer? Est-ce que tout cela vaut bien un peu d'essence? »
5
Cette dernière pensée lui ôta définitivement le sourire et elle arriva de mauvaise humeur aux abords de la maison.
Une seule fenêtre était éclairée: une lumière jaunâtre, malpropre, pisseuse, chaude et grasse. Cela semblait une injure au froid du dehors, à la pureté de l'air et au reflet vif argent de tout l'environnement. Rien qui inspirât confiance. Seule, dans cet endroit désert, la jeune femme était sure de ne pas être découverte s'il arrivait quelque chose.
Elle s'approcha du logis, entrouvrit la petite porte dans le lourd vantail d'une grange contigüe et s'introduisit sans bruit dans la grande pièce. Deux rayons de lune traversaient la tabatière et l'entrée du fenil, restée ouverte à l’étage supérieur. Garé au milieu de l'espace, le trop petit tracteur équipé d'une petite barre faucheuse lui indiqua que les propriétaires n'étaient peut-être pas fermiers, mais qu'ils avaient de l'essence pour l'engin. Un mur et une petite porte semblaient tout désignés pour abriter de l'outillage et une éventuelle réserve de carburant. La jeune femme s’approcha, ouvrit et profita de la clarté lunaire, qui pénétrait dans le local par une large fenêtre, pour fouiller méthodiquement l'endroit. Des étagères couvraient un pan de mur, suivies par une garde-robe Louis-Philippe assez abimée. Les panneaux de portes étaient des miroirs, qu'un antiquaire se serait empressé de remplacer par de plus "antiques" nouvelles surfaces de bois. D'une main manifestement habituée, elle ouvrit l'armoire sans le moindre craquement et découvrit, sous un tas de vieux draps de lit poussiéreux, un jerrycan type US tout neuf, qui n'attendait que sa Willy's pour démarrer et parader dans les petits chemins d'Ardennes. Elle le souleva et le déposa sur le sol.
« Parfait, il est plein. Pourvu que ce soit de l'essence! Oui! Allons-y. »
6
La lumière jaillit comme un éclair. De la lampe et du fusil. Elle n'eut pas le temps de s'écarter. L'homme avait tiré. En l'air. A peine s’était-il remis en place pour épauler qu'elle lui avait frappé l'estomac avec le récipient métallique. Il s'effondra. Elle saisit l'arme, se plaça au-dessus du visiteur imprévu et elle l'acheva d'un coup de crosse derrière la nuque, silencieuse, efficace, sans sourciller.
Le corps s'était effondré dans un souffle à peine audible sur le sol matelassé de paille et de foin bien secs. La jeune femme déposa le fusil contre un mur, rajusta son jabot de dentelle noire, tira sur sa jupe, enleva quelques brindilles attachées au quadrillage de ses bas élégants, remit de l'ordre dans ses cheveux naturellement bouclés et s'avança vers l'interrupteur à côté de la porte. Un autre petit claquement, et une autre vie prit fin: la lampe était éteinte. Elle empoigna le bidon de carburant et sortit dans la cour. La porte de la maison était restée entrouverte et les sons d'une conversation bruyante parvenaient au dehors. La jeune femme s'avança d'un pas décidé et cogna trois fois la porte à l'aide de l'anneau de bronze qui faisait office de heurtoir. Personne n'appela, ne remua, ne vint. De toute façon, les éventuels occupants auraient déjà dû réagir au coup de feu. Sans s'être interrompue une seconde, la conversation avait continué sur le même ton. La radio diffusait un programme en langue batave qui ressemblait à une pièce de théâtre, dialogue entre deux acteurs de sexes opposés, rire du public, timbres de voix qui sonnent faux… Elle éteignit la chaine hifi, puis se ravisa, ralluma la radio et chercha une autre station: techno; une autre: un charabia politique; une autre: rock n' roll; une autre encore: musique country. Elle écouta quelques mesures de Dolly Parton et se pencha vers une pile de vieux vinyls. Elle sourit. Trente trois secondes et le premier disque tournait sur la platine, l'aiguille posée avec soin sur une zone entre deux morceaux, la touche phono enfoncée et le volume augmenté. Les notes explosèrent dans la pièce chaude: le quatrième mouvement Allegro con fuoco de la Symphonie d'un Nouveau monde. Elle se réjouit de passer ce bon moment de chaleur en compagnie de Dvořák.
Mais elle avait peu de temps et fit le tour de la demeure en quelques minutes. Personne! L'homme vivait seul. Aucune trace, ni dans la cuisine, ni dans la salle de bain, ni à aucun endroit où le passage d'une femme est apprécié, « pas même dans la buanderie », pensa-t-elle.
De retour dans la salle de séjour, elle sourit d'un air connaisseur à la vue des buches de hêtre propres, dépoussiérées et bien rangées à proximité d'un âtre de belles dimensions. Quelles flambées mémorables avaient dû noircir la plaque de métal ouvragée protégeant la superbe pierre bleue! Et ces petites niches creusées dans les consoles qui soutenaient la poutre de chêne abritaient tendrement de minuscules bouquets de fleurs séchées.
– L'homme avait du gout, pour un nordique, dit-elle tout haut, heureuse d'entendre le son de sa voix. C'est dommage que les couleurs des tapis jurent, nom de dieu. Bon! Passons aux choses sérieuses et finissons-en.
Elle souleva le petit couvercle du jerrycan et versa consciencieusement quelques litres du liquide volatile sur le tas de bois, quelques autres sur l'escalier de chêne, puis elle se dirigea de son pas ferme et décidé vers la grange.
– Pardon! dit-elle avec politesse, et elle enjamba le corps sans vie, se dirigea vers le petit atelier et vida la moitié de ce qui restait sur les nombreux tissus entassés dans l'armoire.
Elle revint vers le petit tracteur et termina sa distribution d'essence sur l'engin en ayant soin de renverser tout autour sur la paille et le foin éparpillés au sol.
– Pardon! dit-elle en fouillant dans la poche du cadavre pour prendre son briquet.