GAZMEND KRASNIQI

Gazmend Krasniqi

1963-

Poèmes traduits de l'albanais par Ardian Marashi

Peintre de profession et directeur d'une galerie d'art, Krasniqi s'est très tôt lié à la littérature, tant comme critique d'art et traducteur de poètes britanniques, que par son oeuvre littéraire originale. Celle-ci, placée sous le signe de la diversité, regroupe des volumes de poésie, des récits, des romans, des pièces de théâtre et des essais. Depuis son premier recueil de poésie, Il était un tors d'amour (1993), jusqu'au plus récent, L'Évangile selon le Diable (2004), Krasniqi est devenu plus sensible à l'aspect formel de ses textes. Chez lui, c'est la chaîne des représentations qui crée l'idée, le texte lui-même ne devenant intelligible qu'à force de remonter de la représentation au concept, l'accès au message de la parole ne se faisant que par images interposées.



PALIMPSESTE DE POÈTE

1.
Sorti de nulle part et non-invité

2.
L'humanité se ressource pour un temps dans les actes violents de son enfance

3.
S'écrit le diagnostique de la haute température affective

4.
Quand la muse lui met une lire dans les mains, le fleuve arrête sa course,
les fauves sont domptés, les arbres recourbés jusqu'à terre et les pierres soulevées
Au-delà de l'histoire, au-delà de la fiction
Ou, comme le dit lui-même : "Combien tout cela est magnifique, bien que
ce ne soit pas vrai."

5.
Hormis le fait qu'il incite des sentiments, des passions, pour quelle autre raison
l'État lâche dans la nature cette pauvre créature,
tout sans-logis qu'il soit, tout enraciné
dans le royaume des idées
songeant à la liberté,
car qui raconte ses rêves, devrait être
complètement éveillé

6.
Les mots : "Très souvent il dit de belles choses, malgré qu'il en soit"
comme une pluie d'anges gardiens

7.
Pénétrant la masse, la lumière, l'harmonie,
ce doux poison s'appelle rayonnement de l'être humain

8.
Bien que ses jambes traînent sur le sol
les anges lui cèdent le passage
et en contemplant les maisons, les constructions, les villes,
en contemplant les arts et les sciences,
il croit que l'homme, tout condamné qu'il soit au sol, est
le Dieu de la terre, est Dieu sur terre,
la couronne des choses vivantes

9.
Le poète joue, réfléchit, rêve :
Dieu lui-même prend note de ses farces
dès lors qu'il fait les choses mieux que la nature
qu'il en fait de nouvelles que la nature ignore

10.
Pourtant les choses révélées sont réelles et leur nombre
augmente réellement. Quoique
l'océan soit l'océan, les alpes soient les alpes,
quoique la tempête soit tempête

11.
Aussi réellement qu'augmente leur besoin d'être nommées

12.
Aussi se sent-il avoir cinq mille ans

13.
Il regarde ce qu'il était, il est l'ombre originelle
Comme l'oiseau qui se veut le semblable qui chante
seul sur la branche la plus haute

14.
Il se demande comment faire dégager le disque doré du soleil
et trouver ce qui y brille : la gloire véritable

15.
et il est Cela

16.
Il réalise qu'il se doit d'être Soi-même et considérer chacun suivant ses mérites

17.
qu'il se doit d'être l'Unique

18.
Et que cela ne l'empêche pas de courir les champs à la recherche de la fleur matinale

19.
Et que cela ne l'empêche pas d'être le seul à en pleurer.



ADAM, Â-DAM *

1.
Le corps - symbole de la pensée qui dissimule, la pensée même - symbole
d'autre chose qu'elle dissimule

Et il ne sait toujours pas s'il va vers la liberté ou s'en éloigne

2.
Il n'a toujours pas la foi ou des mots sacrés, paradis ou enfer
ses seules richesses - la pensée, les sens

Avant que la chaîne causale n'apparaisse et que les objets n'en subtilisent l'énergie.

3.
Il magnifie la pensée car tout se passe comme il le pense : il se sent
un vers de terre mais croit être dans le bon chemin pour devenir un saint

Il trouve la sainteté dans le vers lui-même

4.
Il ne voit dans le temps qu'une manière de penser
lorsqu'il se hasarde élever son moi aux mots "j'ai raison"

En voyant que Dieu, lui, n'a besoin de rien.


*en albanais ancien, le nom d'Adam, prononcé "â-dam" ("është i ndarë" en albanais d'aujourd'hui), signifie : "séparé / il est séparé de".



ÈVE

Puisque s'éclatent en plein soleil du jour et tentations et diables
Et que mon ombre d'enfant siège sur les genoux de Dieu
Tellement raisonnable l'incompréhensible
J'étais l'inséparable des cieux
emptyemptyLe mardi le jeudi le dimanche
emptyemptyDe l'été de l'automne de l'hiver
Mon âme recherchait un grain de sable
Pour y lire l'incommensurable

emptyemptyEt j'ai vu des mots s'égarer
Comme des arômes, et j'ai vu des silences labourés
emptyemptyEt des battements de coeur
emptyemptyEt des chants de rossignol
emptyemptyEt des presages de pluie
Et je me suis tellement enfoncée dans l'ardeur de ma race
Et je me suis tellement enlisée dans l'horreur
Et sur tout cela ne cessent de chanter les Muses
emptyemptyL'humanité entière n'a qu'une seule amoureuse
emptyemptyComme l'air qu'elle respire
En chansons la journée n'est-elle pas un peu courte
Comment savoir à qui l'on appartient quand on n'est
emptyemptyQu'une âme
Comment savoir où mène la splendeur vagabonde
emptyemptyCelui qui n'arrête de poser des questions
Ne voyais-tu pas dans ton rayonnement
Ne le voyais-tu pas comme signe de prépondérance et de force
Ouverte à tous les vents au coeur de la santé
La paix ne s'affronte que par la force de l'âme Celui
Qui n'arrête de poser des questions Peut-on se fier à son âme
Jusqu'à la fin, est entré en moi
emptyemptyEst devenu le Moi que je suis
Est entré comme un couteau pointu des sens (grand vide dans mon coeur)
Car je dois regarder ce monde-là, je dois le posséder
emptyemptyEst entré comme cet air édifiant d'une certaine chanson
Ne t'affole pas par de folles pensées, mais passe ton chemin
emptyempty- La nature n'aime pas
Être observée, elle nous veut pour compagnons de jeu :
Dès lors, il ne reste plus que la mort
emptyemptyLa seule réalité
(On pourrait s'en féliciter) qui ne nous nie pas.



LE JARDIN DE KANT

Dans le petit jardin hommages d'eaux et de coquillages.
Je n'avais personne à qui confier mes pertes dans le temps :
mince fossé à travers le gravier du coeur

invitant les morts lointains à se réveiller.
Les vivants sont plus loin encore. Rien ne comble l'abîme :
des mots, nous ressemblant tant soit peu, deviennent soirs

Sans ailes de mouettes. Mais des astres imaginaires,
aux chemises de délire, parlent à des puits, à des citernes,
au risque de frôler eux aussi l'hallucination

Avant de disparaître aux frontières du non-être.
Ne souhaitant tout juste qu'interpeller la mémoire.
Ne souhaitant tout juste que nous interpeller.

Et ce mystère, qui les rend d'autant plus attrayants,
devient à présent ma seule conversation. Surtout
je voudrais ne raconter que cela dans ma vie

Tandis que je traîne par ici, tandis que je cogite
que c'est peut-être à cela que rêve sur ces lieux
le jardin minuscule et muet - ou encore

La liberté de penser elle-même : le seul trésor
qui devra nous survivre à travers
la course des planètes et les devoirs civiques.



NOTES SUR LA RÉALITÉ DU SOI

L'âme qui brame et qui blâme l'infâme
et nuages et mirages brodés dans le ciel :
soumises et subjuguées, parties les nostalgies

Dans le monde des déserts incolores des départs:
plus que dans le vent l'âme gémit dedans,
là où aucune épitaphe n'est jamais absente,

les chaussettes filées par maman et offertes
pour l'hiver, triste musique d'un départ pressant
qui peuple, soustrait des peines moins dures

Et l'immanquable solitude, le pain, l'eau - l'homme
aux grands besoins de méditation soutenue
de longue méditation soutenue sur le tout inexpliqué,

Sur l'acceptation même de la vie -
pensée-éclair venant élucider dans la chambre
les énigmes du monde : l'épreuve
de la quiétude, la plus difficile de toutes.



ARS POETICA

Dans l'oiseau malheureux sur couche de feuilles
qui noya dans sa complainte le jardin embrumé,
depuis très longtemps l'âme de l'automne
aux langoureuses cantilènes de pluie

réclame à la cloche dérobée du soleil
l'église de la messe à l'intérieur d'un coeur
d'oiseau mort. À travers sa mémoire
tenace - ardente, voluptueuse,

aérée, archaïque - aboutit le goût
du fruit : l'endroit où se fait et se défait la vie,
une souche de tragédies scandaleuse : aboutit
de personne vers tout le monde. C'est

la mort de l'auteur dans la trame du texte. L'art
ne tue pas le non-art : libre à vous de demander
combien de cafés prenait-il, combien de cigarettes fumait-il. L'art
se nourrit du non-art. Sauf que nous sommes

trop près de nous-mêmes, trop près des objets,
trop près de notre main qui griffonne,
il suffit d'une poignée de vers, comme "prend
cette larme miellée" ou "l'automne file"

il suffit de si peu pour que quelqu'un, ce soir,
élise sa maison au coeur d'un poème
en retirant de plein gré pour votre pur plaisir
le voile de ses journées monotones : une cloche

sonnant dans l'église de la perte
des illusions, pour proclamer au monde
cette vérité : que l'auteur est sauvé
quand il meurt.