Esther Granek

La Poète

Des poèmes

Offrande
Extrait de "Je cours après mon ombre" Ed. Saint-Germain des Prés 1981. Préface de Jean-Louis Curtis.

Au creux d'un coquillage
Que vienne l'heure claire
Je cueillerai la mer
Et je te l'offrirai. 

Y dansera le ciel
Que vienne l'heure belle.
Y dansera le ciel
Et un vol d'hirondelle
Et un bout de nuage
Confondant les images
En l'aurore nouvelle
Dans un reflet moiré
Dans un peu de marée
Dans un rien de mirage
Au fond d'un coquillage. 

Et te les offrirai. 


Ombres
Extrait de "Je cours apres mon ombre" préface de Jean-louis Curtis.

Quand mes pensées s'arrêtent
Et figent les instants

Quand en moi se répètent
D'autres lieux d'autres temps

Quand d'un mot d'une phrase
S'estompe le décor

Et quand un ange passe
D'ennui ou de remords…

Je cours après mon ombre
Et nul ne sait

  •  


Quand la folle nature
Me fait de grands cadeaux

Quand d'une fleur d'un murmure
Me vient comme un écho

Quand soudain souvenances
Vont s'accrochant aux heures

Et quand réminiscences
M'emplissent de langueur

Je cours après mon ombre
Et nul ne sait

  •  


Quand mes pensées s'arrêtent
Et figent mes pensées

Quand en moi se projettent
Appréhensions rentrées

Quand le temps et ses traces
Me gavent de frayeurs

Et quand je les ressasse
Ricanant de mes peurs…

Je cours après mon ombre
Et nul ne sait

  •  


Quand les jours en dérive
Se taisent infiniment

Quand l'image s'esquive
Et se couvre d'un blanc

Quand les anges s'éloignent
Et n'en ai chaud ni froid

Et quand regrets me gagnent
D'en être sans émoi…

Je cours après mon ombre
Et nul ne sait
 

Constatation 
Extrait de "Je cours après mon ombre" Ed. Saint-Germain des Prés 1981. Préface de Jean-Louis Curtis.

Je n’ai que moi
En chaque jour
Pour accueillir l’aube nouvelle
Mais dès qu’au songe je m’attèle
Je n’ai que toi

Je n’ai que moi
Pour encaisser
De toute la vie les escarres
Mais dès qu’en rêve je m’égare
Je n’ai que toi

Je n’ai que moi
Lorsque j’épie
De l’avenir l’heure qui chante
Mais dans mes prières ardentes
Je n’ai que toi

Je n’ai que toi
Pour m’éblouir
Et pour embellir les images
Mais dès que j’ai tourné les pages
Je n’ai que moi

 

Les ménagères
Extrait de "Portraits et chansons sans retouches".
Préface de Flora Groult.

Au début de leur destin
c'était pourtant des filles bien.
Elles sont entrées en fonction
comme on entre en religion.
Les ménagères.

Autour d'elles elles font briller
le parquet le bois le verre
et secouent leur derrière
en mouvemements bien cadencés.
Les ménagères.

Mais dans le lit conjugal
elles sont catins c'est normal.
Leur programme est bien fourni
pour le jour et pour la nuit.
Les ménagères.

Leurs proportions corporelles
s'avachissent avec les ans.
Et de leurs pauvres cervelles
on sourit depuis longtemps.
Les ménagères.

De la carne qu'elles cuisinent
elles ont bientôt pris la mine.
De la poussière qui les ceint
elles ont déjà pris le teint.
Les ménagères.

Rêvassant dans leurs torchons
elles voyagent à leur façon
et se disent qu'avec le temps
tout ira plus facilement.
Les ménagères.

Les v'là au bout du rouleau.
Elles sont usées jusqu'aux os.
Point d'statue pour les héros.
Et pour leurs droits c'est zéro.
Les ménagères.

Et c'est là leur Univers.
Mais il y a une récompense :
Grand cordon d'la Serpillière
et un coup d'pied où je pense.
Les ménagères.

Au début de leur destin
c'était pourtant des filles bien...

 

Coloris.
Poème extrait de "Portraits et chansons sans retouches".
Préface de Flora Groult.

En teintes folles, en demi-tons,
dans la lumière qui resplendit,
tes cheveux sont couleur de miel
et tes yeux sont couleur de ciel
tes lèvres sont couleur de vie
et sur ta peau d'un blond roussi
le soleil a fait un semis
de mille jolies taches de son.

 

Abri
Extrait de "Ballades et réflexions à ma façon"

Dans les lignes de ta main
Pour me plaire j'y veux voir
Que rien ne nous sépare
Et qu'avons même destin.

Dans les lignes de ta main
Je découvre en cherchant
Les signes bienfaisants
De ce qui me convient.

Dans le creux de ta paume
Où ma main se blottit
Je retrouve mon abri
Doux et calme. Comme un baume.

 

 Distance
Extrait de "De la pensée aux mots"

A peine assis d'un quart de fesse
au strapontin de la kermesse
qu'on appelle le quotidien
moi le badaud, le baladin…
D'aucun ailleurs, non plus d'ici…
Tout juste une ombre qu'on oublie…
Témoin qui rit en contrepoint !

Me soit destin sans lien ni fil !
Sitôt craignant, déjà je file
sans au revoir ni à demain,
moi le badaud, le baladin…
Et maudissant ma solitude,
mais chérissant ces vastitudes
où je me perds tel un zéro,

j'irai m'asseoir d'un quart de fesse
au strapontin de la promesse
qu'on appelle le quotidien,
moi le badaud, le baladin…
Et déjà plus ailleurs qu'ici,
semant mes regrets en chemins,
resterai ombre qu'on oublie… 

 

Vague à l'âme
Extrait de "Je cours apres mon ombre" préface de Jean-louis Curtis

Et c'est à force de me taire
que je me parle à n'en finir.
Et c'est à force d'en pâtir
que je m'en gausse la première.

A quoi me sert de n'être poire ?
A quoi me sert froide raison ?
Je jette un caillou dans la mare
et je vois s'agrandir les ronds.

Ce qui se défait se refait…
et tout se meurt… et tout renaît…
et tout recommence à jamais…
Me voilà parlant sans arrêt !...

Mais c'est à force de parler
que je me tais à n'en finir.
Et c'est à force d'en pâtir
que tantôt je m'en gausserai.

A quoi me sert de n'être poire ?
A quoi me sert froide raison ?
Je me jette un caillou dans la mare
et je vois s'agrandir les ronds.

 

L'inspiration (Extrait de "Synthèses")

Qu'il lui soit fait ou non honneur,
l'enthousiasme créateur
se fera ange ou bien démon.
En bref, telle est l'inspiration.

Car, sachez-le, cette infidèle
par trop souvent se fait la belle
en vous laissant sur le pavé.
Dès lors, qui voudrait la chanter ?

L'inspiration est une garce
qui vous embobine à son gré.
On ne sait sur quel pied danser
quand l'émotion tourne à la farce !...

L'inspiration fait l'imbécile
lorsqu'elle arrive à contretemps.
L'effet en est fort déroutant
et l'on vous juge un peu débile !...

L'inspiration parfois sorcière,
vous fait goûter au nirvana
en vous piégeant dans l'éphémère.
Vous en sortez en piètre état !...

L'inspiration tant vous régale
qu'il vous en vient bonheur extrême…
quand la voilà prise de flemme…
Et vous en perdez les pédales !...

L'inspiration est une ordure
qui, par ses accents les plus purs
vous soufflera maintes bêtises…
Déjà vos ennemis s'en grisent !...

L'inspiration souvent rigole
et vous dit : "Ailleurs on m'attend",
et puis aussitôt fout le camp.
Et voilà qu'en vous tout s'affole !...

 

Le défilé (Extrait de "Synthèses")

Ils vont et viennent à n'en finir.
Le revoilà le défilé
de souvenirs, bons et mauvais,
ou mornes ou tristes, ou qui font rire.
On est seul avec son passé.

Tous ces souvenirs sont en fête.
Ils tiennent le haut du pavé.
Et toujours prêts à grimacer,
ils font de vous ce que vous êtes.
On est seul avec son passé.

Il en est qu'on enfouirait
dans la pénombre des années.
Il en est qu'on ne sortirait
que pour leur faire un pied de nez.
On est seul avec son passé.

Il en est qui se chanteraient.
Ils sont écrins pleins de lumière.
Ils sont bouées, ils sont repères.
Qu'il est doux de s'y accrocher !
On est seul avec son passé.